« Décider n’est pas le rôle des scientifiques »

Rarement les scientifiques n’ont été autant sollicités et vantés par des politiques et des journalistes, ces derniers souhaitant s’appuyer sur eux pour mieux faire face à la crise sanitaire. Un consensus à prendre avec précaution comme nous l’explique Dominique Wolton, sociologue spécialiste de communication. Cette interview est parue dans Le Journal du CNRS.

Des chercheurs tentent de trouver un vaccin contre le coronavirus dans le laboratoire de haute sécurité de Institut de virologie, à l’université Philipps de Marburg (Allemagne) © Frank Rumpenhorst/DPA via ZUMA Press/REA

Face aux dangers qu’engendre la pandémie, tous les regards se tournent vers les scientifiques : ceux du grand public mais aussi des pouvoirs politiques, qui s’appuient sur leur expertise pour justifier leurs actions et décisions. Quelle image de la recherche cette situation peut-elle véhiculer ?

Dominique Wolton (1) : La confiance n’a peut-être jamais été aussi grande, elle l’est sans doute trop d’ailleurs. La science passe pour toute puissante, ses représentants seraient les seuls à même de nous sortir de la crise sanitaire. Certains politiques passeraient presque, à l’inverse, pour désemparés. Ils semblent déléguer la responsabilité à « ceux qui savent », entre guillemets, ou détiendraient des solutions supposées objectives. Pour des personnes qui ont consacré toute leur vie à la recherche, une telle reconnaissance est émouvante. Mais elle pose au moins trois problèmes.

D’une part, les scientifiques ne sont pas des médecins, même dans des disciplines comme la virologie ou l’épidémiologie. Ils étudient des questions relativement abstraites et sur le long terme, tandis que les médecins sont davantage dans l’action et sont notamment confrontés à des enjeux de vie ou de mort, à l’immédiateté de la douleur, de l’angoisse et des risques, ainsi qu’à des différences sociales ou culturelles dans les rapports humains et les comportements — un Chinois n’est pas un Européen…

Nous sommes en démocratie et, in fine, il revient au politique de prendre des décisions et d’en assumer la responsabilité dans le respect du cadre institutionnel. Ce n’est pas le rôle des scientifiques.

D’autre part, les scientifiques ne sont pas forcément unanimes. Ils débattent et peuvent être dans des controverses et des concurrences qui ne sont pas toutes scientifiques. Il est naturel que les politiques et le grand public cherchent à se rassurer, en imaginant qu’une unanimité existe et puisse nous guider vers une sortie de crise, mais c’est plus compliqué que cela. Enfin, nous sommes en démocratie et, in fine, il revient tout de même au politique de prendre des décisions et d’en assumer la responsabilité dans le respect du cadre institutionnel. Ce n’est pas le rôle des scientifiques, même si c’est très difficile pour les politiques.

Les chercheurs pourraient-ils paradoxalement payer les pots cassés de cette crise sanitaire ?

D.W. : Le risque que le public soit déçu est réel. Les scientifiques – comme les médecins d’ailleurs – ne peuvent pas prédire exactement ce qui va se passer, ni décréter de façon catégorique ce qu’il faudrait faire. Il y aura des erreurs, des ratés, des évaluations qui apparaîtront maladroites avec le recul… La confiance du public pourrait se fractionner. On voit déjà celle-ci se fissurer et parfois s’agglomérer à la critique dont les politiques font régulièrement l’objet. Lire la suite

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« Falaise de verre » : les femmes sont promues capitaines quand le bateau coule

Si le phénomène du « plafond de verre » est bien documenté depuis les années 1980, deux universitaires ont fait un pas de plus en 2005, en dévoilant les conditions de nomination de femmes parvenues malgré tout à des postes à responsabilité. Michelle Ryan et Alexander Haslam, chercheurs en sociologie et psychologie des organisations, ont passé en revue les entreprises du FTSE 100 – l’équivalent britannique du CAC40 – et fait un constat éloquent : les boîtes qui nomment des femmes à des postes de direction ont plus souvent subi de mauvaises performances sur les marchés boursiers dans les cinq mois précédents. En clair, les femmes sont promues capitaines quand le bateau coule ! Rendez-vous sur Philonomist pour lire la suite de cet article.

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« La justice déçoit d’autant plus qu’elle a été idéalisée »

Quelle vision les citoyens ont-ils de la justice en France ? Quelles sont leurs critiques et attentes ? Comment perçoivent-ils les peines et quelles inégalités dénoncent-ils ? Analyse avec Cécile Vigour, spécialiste de l’analyse des politiques publiques et de la sociologie de la justice et du droit au Centre Émile Durkheim. Cette interview est parue dans CNRS Le Journal.

Audience publique, octobre 2004. ©LUDOVIC/REA


Vous avez publié il y a quelques mois les résultats de deux vastes projets de recherche (1) sur la façon dont les citoyens perçoivent les institutions judiciaires (projets qui feront aussi l’objet d’un rapport pour la Mission de recherche Droit et Justice). Quelle idée nos concitoyens ont-ils de la justice ? 

Cécile Vigour (2) : C’est contrasté. D’un côté, ils en ont une représentation très idéalisée. Ils sont attachés à l’idée de justice, comptent beaucoup sur cette institution et considèrent qu’elle est un pilier du vivre-ensemble. En même temps, l’expérience qu’ils en ont est souvent décevante ou amère. L’institution apparaît comme distante, difficile à comprendre, réservée aux personnes qui ont de l’argent… Ils pensent spontanément qu’il vaut mieux maîtriser certains codes, être doté d’un capital financier, culturel ou social, pour obtenir gain de cause.

(…) beaucoup dénoncent un décalage entre un idéal de justice et son fonctionnement au quotidien, ainsi que des inégalités de traitement.

Même sans avoir lu Bourdieu, beaucoup reprennent ainsi à leur compte une critique très politique et sociale de la justice : elle serait un instrument de pouvoir au service des dominants, participant notamment à un système de reproduction des inégalités. Cela nous a surpris car aucune question de nos enquêtes n’était posée en ce sens. Nous demandions par exemple : « Qu’est-ce que la justice pour vous ? », « Que pensez-vous de son fonctionnement ? » Et le thème des inégalités arrivait très vite sur la table. Lire la suite

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L’hétérosexualité est-elle naturelle ?

Observée chez quelques 1500 espèces animales, l’homosexualité reste mystérieuse pour de nombreux spécialistes en biologie de l’évolution. Mais d’après un article publié dans Nature, la question pourrait être mal posée depuis le début. Cet article est paru dans Sciences humaines (n° 323, mars 2020).

Les relations homosexuelles sont extrêmement répandues dans le monde vivant, elles ont notamment été observées chez quelque 1 500 espèces animales. Or ce constat est depuis longtemps une source d’interrogations pour les biologistes. En principe, dans le temps long de l’évolution naturelle, seuls les comportements maximisant les chances de se reproduire et de transmettre ses gènes sont sélectionnés. Comment, dans ce cadre darwinien, expliquer l’apparition et la conservation de pratiques stériles ?

Pansexualité primordiale

Selon un article publié dans Nature, cette question pourrait tout simplement être mal posée : on part du principe que l’hétérosexualité serait la norme, la condition par défaut des êtres vivants, et qu’une partie aurait ensuite dérivé vers l’homosexualité. On peut pourtant imaginer l’inverse ! Lire la suite

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Retour vers le vivant : qu’en pense Gaïa ?

Envisager le monde et ses habitants comme s’ils faisaient partie d’un même organisme : c’est le changement de point de vue que propose une « l’Hypothèse Gaïa » et ses interprètes depuis les années 1970. Ce dossier est paru dans L’ADN, la revue (n° 21, Décembre 2019 – Février 2020), à retrouver en kiosque ou en ligne ! Un grand merci aux spécialistes qui ont pris le temps de répondre à mes questions : en particulier Sébastien Dutreuil, philosophe, historien des sciences, auteur d’une thèse de référence sur l’Hypothèse Gaïa, et Philippe Bertrand, climatologue, notamment auteur de Les Attracteurs de Gaïa (Publibook, 2008).

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3 critiques d’essai dans Sciences Humaines

Un essai sur la question fondamentale de toutes les sciences, une interrogation sur la métaphysique du réel, et une analyse du potentiel philosophique de toute architecture : c’est à retrouver dans les pages du « Livres » de Sciences Humaines (n° 322, février 2020)

Pourquoi ? Une question pour découvrir le monde, Philippe Huneman, Autrement, 2020, 368 p., 19,90 €

C’est peut-être la question la plus fondamentale de toutes. Nous la posons cent fois par jour, elle est au cœur des sciences et des techniques, et hante nos soucis pratiques comme métaphysiques. Et le plus beau, c’est qu’elle tient en un seul mot : « pourquoi ? » Pourquoi la vie, le monde, la pluie et le beau temps ? Pourquoi ce collègue est-il grognon ? Pourquoi l’espace-temps a-t-il vibré quand deux trous noirs ont fusionné ? Cette interrogation ouvre sur des réponses très différentes, avertit le philosophe des sciences Philippe Huneman. On cherchera tantôt la cause d’un effet, tantôt une raison pouvant justifier une croyance, tantôt une intention justifiant un comportement… Or cette pluralité de sens a-t-elle un référent commun ? Est-ce une homonymie trompeuse, ou y a-t-il un fondement commun à toutes ces questions ?

Renouant avec un rationalisme classique, porté par Descartes, Spinoza, Leibniz ou, plus près de nous, David Lewis, P. Huneman envisage une certaine universalité du principe de raison : il n’est pas absurde d’imaginer que tous les « parce que » soient reliés, que toutes les explications puissent converger ; l’enchaînement des causes à leurs effets, celui des raisons à leurs conséquences pourraient être de même nature. Pour autant, à la suite de Kant, de Hume et des science studies, P. Huneman dénonce notre tendance à pousser la question « pourquoi ? » au-delà des limites du raisonnable. La recherche de sens n’est paradoxalement pas satisfaite par l’énumération de seules causes, et nous pousse à imaginer des explications totalisantes, idéalisées mais invérifiables ou absurdes…

Peut-on espérer atténuer notre insatisfaction ? Sur ce point, P. Huneman reconnaît que la science et la philosophie sont en grande partie impuissantes. Au final, toute proposition métaphysique ne pourrait être évaluée qu’en fonction de ses coûts et de ses bénéfices épistémiques, sans prétendre représenter une théorie unique et définitive de la causalité de toutes choses.

Qu’est-ce que le réel ?, Jean-Marc Ferry, Le Bord de l’eau, 2019, 166 p., 17 €

C’est un bref essai surprenant, qui rapproche des pistes a priori très divergentes. D’un côté, c’est une réflexion métaphysique sur la nature de la réalité et de la vérité, une critique de l’autorité de la science et un éloge en contrepoint de la communication libre et ouverte. Bref, une démonstration philosophique serrée, qui pourrait être difficile à suivre s’il n’y avait pas une autre dimension. Car Jean-Marc Ferry applique son propos à des faits d’actualité concrets tels que les fake news, le complotisme, les expériences paranormales. Lire la suite

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La sagesse de Stars Wars, tu découvriras

Le neuvième épisode de La Guerre des étoiles sort le 18 décembre au cinéma, concluant provisoirement une saga entamée… en 1977 ! Le philosophe Gilles Vervisch, déjà auteur de La philo contre-attaque en 2015, récidive pour l’occasion avec Star Wars, le retour de la philo (Le Passeur, 2019), dédié aux dimensions politiques, existentielles ou encore métaphysiques du célèbre space opera. Car George Lucas rêvait de conjuguer un western film de guerre du type Apocalypse Now, un récit de samouraï à l’image du cinéma d’Akira Kurosawa, des considérations spirituelles d’inspirations européenne et surtout asiatique – bouddhisme, taoïsme, bushidō…

Ainsi les chevaliers Jedi, sorte de maîtres zen, apprennent à leurs jeunes élèves à se libérer des apparences pour découvrir la force tapie en toute chose. Ils s’opposent aux sombres Sith, parvenus à la tête d’un empire à force de manœuvres politiques et de stratégies d’asservissement. Leur affrontement illustre une opposition philosophique classique entre l’intuition et la technique. Les Jedi désapprennent à penser et à raisonner pour se fier à leur instinct. Ils privilégient de ce fait un mode de vie épuré, proche de la nature et ascétique. La philosophie de Henri Bergson n’est pas loin, mais conjuguée aux stoïciens et aux épicuriens ! Lire la suite

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