« La propriété privée n’a absolument rien de naturel »

La notion de propriété privée telle que nous la connaissons n’est pas universelle et ses modalités ont été régulièrement remises en question. L’historien Fabien Locher analyse comment crises et catastrophes ont pu percuter les régimes d’appropriation. Cette interview est parue sur Le Journal du CNRS.

© Jean-Luc / Stock.Adobe.com

Vous êtes spécialiste d’histoire environnementale. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la « propriété » ?
Fabien Locher (1) : C’est l’une des institutions les plus puissantes et les plus opaques de la modernité. Elle s’impose à tous et même en partie aux États, qui l’organisent mais ne peuvent y déroger que dans des circonstances limitées et codifiées. La propriété privée peut d’ailleurs être vue comme une forme de protection contre les dérives tyranniques ou autoritaires – c’est notamment une idée très implantée aux États-Unis. Mais cette même propriété privée est souvent présentée comme une évidence, comme quelque chose de naturel.

Et pourtant… elle n’a absolument rien de naturel ! C’est une forme d’appropriation qui a une histoire, qui n’est pas de toute éternité et qui est dépendante de nos codes sociaux, de nos valeurs et de nos usages. C’est vrai, plus généralement, des différentes formes de propriété : propriété publique, propriété commune, droits collectifs… le monde de la propriété est vaste et complexe. Alors comment en sonder les mécanismes, les logiques profondes, les dimensions matérielles et écologiques ? Notamment avec cette idée du crash-test qui consiste à analyser ce qui se passe quand la propriété « percute » la survenue d’une catastrophe, idée que nous avons cherché à développer dans un volume collectif codirigé avec mon collègue Marc Elie, Crash Testing Property (2).

Quelle interrogation a guidé ces recherches ?
F. L. : Nous nous sommes d’abord demandé ce que devenait la propriété quand survenait une catastrophe, un séisme ou un grave accident industriel par exemple. Comment la répartition des biens, voire la forme même des institutions de la propriété, sont-elles modifiées ? Qui tire parti de ces situations, des « états d’exception » créés par les catastrophes ? Lire la suite

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« L’urgence environnementale est bien plus pressante aujourd’hui »

Selon Serge Morand, écologue et biologiste de l’évolution, les chercheurs en sciences de l’environnement et en écologie sont plus politisés qu’il y a vingt ou trente ans. Les projets alliant la recherche scientifique à l’action politique et impliquant des communautés locales se multiplient à travers le monde. Cette interview est parue dans Le Journal du CNRS.

 

Récolte de l’orge en France. L’agriculture est au centre de nombreux enjeux : sécurité, biodiversité, rapport de l’homme à la nature… © H. Rigel / Biosphoto / Biosphoto via AFP

 

Vous avez publié en 2016 un ouvrage intitulé La prochaine peste. L’épidémie actuelle était-elle prévisible ?

Serge Morand (1) : L’apparition du virus SARS-CoV-2 était une possibilité parmi d’autres. Personne ne pouvait savoir que nous affronterions cette épidémie en particulier, mais toutes les conditions étaient réunies pour qu’une maladie infectieuse émergente de ce type se propage à grande vitesse sur la planète. La mondialisation s’est accélérée : les transports aériens n’ont jamais été aussi nombreux et fréquents – ils ont augmenté de 1 200 % depuis les années 1970 ! Le tourisme international de masse a explosé, y compris dans des pays comme la Chine. Cette accélération de la mondialisation explique que l’épidémie actuelle soit beaucoup plus répandue que celle du SRAS de 2002 par exemple.

Aujourd’hui, un agent pathogène peu virulent passe relativement inaperçu les premiers temps, et peut donc circuler très largement avant que l’on ne prenne conscience de sa gravité. Ça a été d’autant plus vrai, en l’occurrence, que le SARS-CoV-2 est hautement transmissible. Malheureusement, il me semble qu’un certain déni a prévalu depuis une vingtaine d’années. Nous et nos institutions avons du mal à remettre en cause notre manière d’occuper la planète et de circuler. C’est un peu comme une crise économique : on voit bien que la bulle grossit, grossit… Mais on fait semblant de ne pas le savoir. Lire la suite

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À lire dans « Sciences Humaines » : l’autisme en 10 questions

J’ai eu le plaisir de coordonner un grand dossier sur l’autisme pour le magazine Sciences Humaines (n° 325, mai 2020). Merci aux auteurs et aux autrices qui ont travaillé avec moi !

Ce numéro fait un état des lieux concret et accessible des recherches actuelles sur l’autisme : comment le définit-on depuis un peu plus d’un siècle ? Quelles en sont les causes, si tant est qu’on puisse en identifier ? Est-ce un handicap ou une différence, comme l’avancent des partisans de la « neurodiversité » ? Quelles prises en charge cliniques sont-elles aujourd’hui à l’étude ? Quid de l’inclusion scolaire ou professionnelle ? Etc. Je vous laisse découvrir le sommaire détaillé en ligne.

Vous pouvez acheter ce numéro en pdf ou commander un exemplaire imprimé sur le site de Sciences Humaines, ou bien le retrouver ou dans les points de vente restés ouverts. Bonne lecture !

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L’attention à l’épreuve du confinement

Collés comme jamais à leurs écrans, les télétravailleurs confinés découvrent qu’ils ont du mal à se concentrer tant ils sont assaillis de sollicitations. Yves Citton, notamment auteur de Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014), décrypte la tendance structurelle à capter notre intérêt et explique que focaliser son attention pourrait devenir un luxe réservé à quelques-uns.

Les télétravailleurs sont confinés chez eux et néanmoins assaillis de sollicitations : mails et appels professionnels, publicités pour des divertissements, nouvelles informations tous les quarts d’heure… Même à domicile, est-il devenu impossible de se concentrer ?

Yves Citton : L’attention est devenue une ressource rare et donc cruciale pour notre époque. Nous avons accès à une quantité de sollicitations bien supérieure à ce dont nous pouvons réellement prendre connaissance. Pour cette raison, capter notre intérêt est devenu l’enjeu d’une compétition féroce entre des acteurs économiques, politiques ou encore culturels. Ce n’est pas totalement nouveau : dans l’Antiquité, la rhétorique avait pour objet d’apprendre à capter, soutenir et ravir l’attention des juges ou des peuples assemblés sur l’agora. Mais cela se passait sur la place publique, les espaces domestiques étaient relativement préservés. Aujourd’hui, les nouveaux médias envahissent les domiciles et nous sollicitent constamment…

Comment font ces acteurs économiques pour détourner notre attention ?

YC : Chez soi, dans la rue ou ailleurs encore, nous évoluons désormais dans un environnement qui est comme truffé d’alarmes en tout genre, que j’appelle aussi des « saillances » : c’est quelque chose qu’il vous est impossible de ne pas remarquer…

Cette interview est parue sur Philonomist. Pour lire la suite, rendez-vous sur le site, profitez de 7 jours gratuits sans engagement ou abonnez-vous.

 

Yves Citton est professeur de littérature à l’université Paris-8 et codirecteur de la revue Multitudes. Il est notamment l’auteur de Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014) et, dernièrement, de Générations collapsonautes (Seuil, 2020), écrit en collaboration avec Jacopo Rasmi. Photo © Bertrand Gaudillère / Item

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Neurodiversité : quand la différence n’est plus un handicap

Et si l’autisme, l’hyperactivité ou encore la dyslexie n’avaient rien de pathologique, mais représentaient d’autres formes d’intelligence, de façons de penser et de voir le monde ? C’est l’idée défendue par les partisans de la « neurodiversité », un mouvement aussi populaire que controversé.

Hélène Bellenger, « Brainbow 2019 »

Cet article est paru dans Psychologies magazine (n° 408, avril 2020). Rendez-vous sur le site pour consulter le sommaire et acheter le numéro. Un grand merci aux spécialistes et aux personnes qui ont bien voulu apporter leurs témoignages :

 

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« Décider n’est pas le rôle des scientifiques »

Rarement les scientifiques n’ont été autant sollicités et vantés par des politiques et des journalistes, ces derniers souhaitant s’appuyer sur eux pour mieux faire face à la crise sanitaire. Un consensus à prendre avec précaution comme nous l’explique Dominique Wolton, sociologue spécialiste de communication. Cette interview est parue dans Le Journal du CNRS.

Des chercheurs tentent de trouver un vaccin contre le coronavirus dans le laboratoire de haute sécurité de Institut de virologie, à l’université Philipps de Marburg (Allemagne) © Frank Rumpenhorst/DPA via ZUMA Press/REA

Face aux dangers qu’engendre la pandémie, tous les regards se tournent vers les scientifiques : ceux du grand public mais aussi des pouvoirs politiques, qui s’appuient sur leur expertise pour justifier leurs actions et décisions. Quelle image de la recherche cette situation peut-elle véhiculer ?

Dominique Wolton (1) : La confiance n’a peut-être jamais été aussi grande, elle l’est sans doute trop d’ailleurs. La science passe pour toute puissante, ses représentants seraient les seuls à même de nous sortir de la crise sanitaire. Certains politiques passeraient presque, à l’inverse, pour désemparés. Ils semblent déléguer la responsabilité à « ceux qui savent », entre guillemets, ou détiendraient des solutions supposées objectives. Pour des personnes qui ont consacré toute leur vie à la recherche, une telle reconnaissance est émouvante. Mais elle pose au moins trois problèmes.

D’une part, les scientifiques ne sont pas des médecins, même dans des disciplines comme la virologie ou l’épidémiologie. Ils étudient des questions relativement abstraites et sur le long terme, tandis que les médecins sont davantage dans l’action et sont notamment confrontés à des enjeux de vie ou de mort, à l’immédiateté de la douleur, de l’angoisse et des risques, ainsi qu’à des différences sociales ou culturelles dans les rapports humains et les comportements — un Chinois n’est pas un Européen…

Nous sommes en démocratie et, in fine, il revient au politique de prendre des décisions et d’en assumer la responsabilité dans le respect du cadre institutionnel. Ce n’est pas le rôle des scientifiques.

D’autre part, les scientifiques ne sont pas forcément unanimes. Ils débattent et peuvent être dans des controverses et des concurrences qui ne sont pas toutes scientifiques. Il est naturel que les politiques et le grand public cherchent à se rassurer, en imaginant qu’une unanimité existe et puisse nous guider vers une sortie de crise, mais c’est plus compliqué que cela. Enfin, nous sommes en démocratie et, in fine, il revient tout de même au politique de prendre des décisions et d’en assumer la responsabilité dans le respect du cadre institutionnel. Ce n’est pas le rôle des scientifiques, même si c’est très difficile pour les politiques.

Les chercheurs pourraient-ils paradoxalement payer les pots cassés de cette crise sanitaire ?

D.W. : Le risque que le public soit déçu est réel. Les scientifiques – comme les médecins d’ailleurs – ne peuvent pas prédire exactement ce qui va se passer, ni décréter de façon catégorique ce qu’il faudrait faire. Il y aura des erreurs, des ratés, des évaluations qui apparaîtront maladroites avec le recul… La confiance du public pourrait se fractionner. On voit déjà celle-ci se fissurer et parfois s’agglomérer à la critique dont les politiques font régulièrement l’objet. Lire la suite

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BnF : un trésor de 17 000 jeux vidéo

Envie de jouer à la Bibliothèque nationale de France ? Début 2020, le jeu d’heroic fantasy The Witcher 3 y était à l’honneur dans l’une des salles accessibles au grand public. Des amateurs de casque de réalité virtuelle pouvaient également tester une version adaptée de Skyrim, et des nostalgiques redécouvrir Ghosts’n Goblins – grand classique des années 1980 – sur une borne d’arcade à l’entrée. « Cette salle ne propose qu’une sélection, précise David Benoist, chargé de la collection jeux vidéo. En revanche, toute personne effectuant un travail de chercheur peut accéder à l’ensemble du catalogue dans les espaces réservés. » Non seulement les jeux, sur ordinateur voire sur les consoles d’origine, mais aussi les magazines d’époque, les émissions télé, les chaînes YouTube dédiées, etc.

17 000 jeux archivés

En France, une loi de 1992 et son décret d’application l’année suivante ont rendu obligatoires le dépôt et la conservation des « documents électroniques ». « En réalité, ce texte ne ciblait pas tant le jeu vidéo que des produits culturels plus classiques, comme les encyclopédies sur CD-Rom », précise Élodie Bertrand, en charge de la section dédiée à la BnF. La formule prêtait néanmoins à confusion et a poussé des éditeurs à envoyer leurs jeux à la bibliothèque. « C’était très inhabituel !, poursuit É. Bertrand. D’ailleurs ils ont d’abord été classés par erreur comme des “vidéos”. » À partir des années 2000, la bibliothèque décide de constituer une collection en bonne et due forme, et achète même des titres sortis avant la publication du décret, et des consoles. « Nous avons récupéré une “Magnavox Odyssey” de 1973 aux enchères, dit avec fierté D. Benoist. À ma connaissance, il n’en existe que deux exemplaires en France ! » Lire la suite

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Masterclass philosophiques

« 30 Master Class pour booster votre carrière « : c’est le titre du dernier numéro de Management (n° 283, avril 2020), pour lequel j’ai eu le plaisir d’interviewer deux philosophes.

  • Vincent Cespedes, notamment auteur d’une Magique étude du bonheur (Larousse, 2010) et de L’ambition ou l’épopée de soi (Flammarion, 2013), met en garde contre les dangers du « bonheurisme » en entreprise, dans le coaching et dans la vie.
  • Julia de Funès, notamment autrice de Socrate au pays des process (Flammarion, 2017) et de Développement (im)personnel (éd. de L’observatoire, 2019) dévoile les ressorts de l’ambition, considérée tout à la fois comme une qualité et un défaut.

Cliquez ici pour commander ce numéro de Management et découvrir toutes les masterclass du dossier !

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Retrouvez l’intelligence du geste

Après son expérience à l’usine, la philosophe Simone Weil dénonce l’aliénation induite par des tâches répétitives et célèbre la « spiritualité » au cœur d’un authentique labeur, notamment dans son ouvrage sur La condition ouvrière (1951). Cette chronique est parue dans Management (n° 283, avril 2020). Rendez-vous sur le site de Prisma pour le télécharger ! À retrouver en prime  : l’art de manager comme Le Prince de Machiavel. Découvrez en quoi la fougue serait utile aux leaders. 

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20 millions d’années de bavardage

La théorie dite de « la descente du larynx », supposée expliquer que les humains puissent parler mais pas d’autres grands singes, a été été largement adoptée avant d’être remise en question depuis une quinzaine d’années. © Laboratoire de psychologie cognitive (CNRS/Aix-Marseille Université) et GIPSA-lab (CNRS/Université Grenoble Alpes)

Une parole en l’air ne laisse pas de trace. Difficile, donc, de savoir quand l’humanité s’en est emparée ! Spécialistes en sciences du langage et primatologues ont longtemps estimé qu’elle était apparue il y a 200 000 ans : l’anatomie humaine s’est modifiée à cette époque, ce qui nous aurait permis d’articuler des consonnes et des voyelles comme aucune autre espèce d’hominidé. Cette thèse repose sur la « théorie de la descente du larynx », défendue par le chercheur américain Philip Lieberman à partir de 1969. Selon lui, les autres grands singes n’arrivaient pas à parler à cause de leur conduit vocal : leur larynx semblait situé trop haut pour qu’ils puissent produire différentes voyelles. Lire la suite

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