Archives de Catégorie: Sciences

L’individualisme ou la vie

Sortis de l’œuf, une tortue marine file vers l’océan, une tique forestière grimpe vers les hautes branches et un poussin adopte comme parent le premier objet mobile aperçu. Ces comportements instinctifs fascinent les éthologues et les généticiens. Comment des animaux peuvent-ils « savoir » quoi faire avant de l’avoir appris ? Les gènes sont-ils à l’origine de ces conduites et certaines actions humaines pourraient-elles être déterminées au même titre ?

L’instinct des vers n’est pas totalement inflexible, permettant à certains individus de se distinguer du groupe

Pour répondre à ces questions vertigineuses, la neurobiologiste américaine Cori Bargmann commence petit : avec des vers microscopiques. Dans une récente étude, elle place 50 nouveau-nés dans autant d’environnements séparés, et observe à quels moments ils se mettent en quête de la nourriture. De façon frappante, une large majorité cherche à manger, s’interrompt et reprend de façon synchrone et aux mêmes stades de développement.

L’évolution des lemmings

Le rôle des gènes paraît déterminant : les vers utilisés ont tous le même génome, et de simples mutations ciblées permettent d’altérer leur comportement – ils recherchent plus tôt ou plus tard de la nourriture par exemple. Mais à côté de ça, une petite minorité adoptent spontanément des attitudes différentes. Selon C. Bargmann, le développement du système nerveux ou son activité chimique pourraient varier de façon aléatoire d’un vers à l’autre, et ainsi expliquer ces divergences. Mais surtout, ce constat appuie l’idée qu’une liberté même limitée serait essentielle à la survie d’une espèce : « D’un point de vue évolutif, illustre C. Bargmann, il n’est pas souhaitable que tout le monde se précipite du haut d’une falaise comme des lemmings – quelqu’un doit agir différemment. » En d’autres termes, l’individualisme n’irait pas à l’encontre des intérêts d’un groupe, mais lui permettrait au contraire de prospérer.

Shay Stern, Christoph Kirst et Cori Bargmann, « Neuromodulatory control of long-term behavioral patterns and individuality across development », Cell, vol. CLXXI, n° 7, 14 décembre 2017.

Cet article est paru dans Sciences Humaines (n° 303, mai 2018)

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Pourquoi pense-t-on que “c’était mieux avant” ?

Éléments de réponse avec Francis Eustache, directeur de l’unité de recherche « Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine » (Inserm-EPHE-université Caen-Normandie) et président du conseil scientifique de l’Observatoire B2V des mémoires. Cet article était initialement pour les pages Sciences du magazine Ebdo, contraint de suspendre sa publication.

Francis Eustache en février 2014 (© Inserm/P. Hirsch).

« Au fil du temps, nos souvenirs de jeunesse ont tendance à devenir plus vagues et plus agréables. On ne sait plus combien de fois nous sommes allés pêcher avec nos parents, à quelles occasions nous avons rapporté du poisson ou sommes rentrés bredouilles, mais on garde le souvenir de parties de pêche couronnées de succès sous un beau soleil d’été… C’est ce que l’on appelle un « biais de positivité », en psychologie de la mémoire : une tendance de notre cerveau à embellir le passé, à préserver des souvenirs heureux et à occulter les aspects plus négatifs de notre histoire personnelle. Ce mécanisme nous aide à construire une image positive de nous-même et de notre vie, sans laquelle nous aurions bien du mal à aller de l’avant et à nous projeter avec enthousiasme vers l’avenir. Mais cette tendance peut aussi creuser l’écart entre un passé magnifié et une réalité présente moins malléable… Lire la suite

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Classé dans Psychologie, Sciences

Onomastique des Pokémon

Ils s’appellent Pikachu, Braségali ou encore Lugia. Et même si vous ignorez à quoi ressemblent ces créatures fantasmagoriques, héros de manga et de jeux vidéo, vous pourriez déjà vous être fait une vague idée – en associant spontanément leurs noms à des formes plutôt rondes ou pointues, de grande ou de petite taille, etc. « De récentes études (la pokemonastique) ont montré que les sons utilisés dans les noms des Pokémon japonais avaient une valeur symbolique », assure l’appel à contribution de la première conférence scientifique dédiée, organisée à l’université de Keiō (Japon) les 26 et 27 mai prochains.

Cette approche s’inscrit dans les recherches en onomastique, consacrées à l’analyse des noms, une branche marginale mais bien vivante de la linguistique. Des études japonaises sur la symbolique des sons indiquent par exemple que les mots « malouma » et « bouba » évoquent des formes rondes et généreuses, tandis que « takété » et « kiki » font écho à des silhouettes angulaires et pointues. Le même constat pourrait valoir en français pour les prénoms « Maude » et « Thierry » par exemple. Et pour les Pokémon bien sûr. Les quelque 800 spécimens répertoriés présentent une vaste variété de formes, de tailles, et possèdent chacun leur nom propre – un terrain de choix pour l’onomastique.

Des Pokémon “non officiels” ont été dessinés pour la conférence, afin des tester des hypothèses onomastiques.

De fait, constate le linguiste Shigeto Kawahara, principal organisateur de la conférence, on devine le plus souvent la taille et le poids approximatifs d’un Pokémon en entendant son nom, mais aussi son « stade d’évolution » – ces créatures pouvant se transformer pour acquérir plus de pouvoir – ou encore sa force au combat. Lorsque le nom commence par une voyelle haute comme « i » par exemple, le Pokémon est généralement petit et léger. La conférence aura notamment pour objet de déterminer si ces résultats se retrouvent dans d’autres langues – huit noms de Pokémon sur dix étant traduits à l’étranger – et plus généralement si la symbolique des sons peut être universelle.

Cet article est paru dans Sciences Humaines (n° 302, avril 2018)

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Génétique : des “hommes moutons” en laboratoire

Des chercheurs ont implanté des cellules humaines dans un embryon animal. Objectif ultime : la création d’organes destinés à des greffes. Cet article est paru dans Ebdo (semaine du vendredi 9 mars 2018).

Une précédente expérience, en 2017, a consisté à implanter des cellules humaines (en rouge) dans un embryon de porc © Juan Carlos Izpisua Belmonte/Salk

Rassurez-vous, aucun scientifique n’a joué les docteurs Moreau en créant des animaux à tête humaine ; mais l’expérience reste spectaculaire. Une équipe de l’Université de Stanford a annoncé, mi février au congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, avoir cultivé des embryons de moutons dotés de 0,01 % de cellules humaines. Ce genre d’organisme “chimère” – composés de cellules ayant des origines génétiques différentes – a déjà été obtenu l’an dernier avec des porcs et des humains, et depuis 2010 avec des souris et des rats. Mais c’est la première fois que deux espèces aussi différentes sont mêlées avec succès.

Expérience interdite en France
Concrètement, les chercheurs commencent par prélever des cellules bien particulières sur un embryon humain. « Au tout début du développement, rappelle le biologiste Pierre Savatier*, directeur de recherche à l’Inserm, certaines ont la faculté de se transformer en n’importe quel type de cellule spécialisée – pour générer tantôt des neurones, tantôt des muscles, etc. » Lire la suite

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À découvrir : Carnets de science, la revue du CNRS

Mon article sur La justice à l’heure des algorithmes et du big data a été repris dans les Carnets de science (n° 3) du CNRS. Je vous recommande vivement le dossier complet sur l’intelligence artificielle, ainsi que la revue dans son ensemble ! Pour consulter le sommaire ou commander le numéro en ligne, cliquez ici. Vous pouvez également la retrouver en librairie ou en kiosque.

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Les Ig-Nobel, un palmarès des recherches improbables

Saviez-vous que le Viagra aide les hamsters à se remettre d’un décalage horaire, que la tour Eiffel paraît plus petite si vous vous penchez sur la gauche, et qu’un poulet avec un bâton lesté à l’arrière-train marche comme un dinosaure ? Ces résultats hautement scientifiques ont été récompensés lors d’une cérémonie parodique et néanmoins très sérieuse, les Ig-Nobel, dont la 27e édition s’est tenue le 14 septembre au théâtre Sanders de l’université de Harvard.

Attribués chaque année depuis 1991 par une association de scientifiques amateurs de « recherches improbables », les Ig-Nobels ont pour objectif de récompenser des théories « qui font rire les gens avant de les faire réfléchir ». Car toutes ces études sont authentiques ! Lire la suite

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Plongée dans la crise de la brique espagnole

« Bricks« , premier film du sociologue Quentin Ravelli, sort sur les écrans le 18 octobre : ce documentaire nous fait vivre la crise économique espagnole aux côtés des victimes de crédits immobiliers toxiques et dans leurs luttes contre les expropriations, tout en nous offrant un regard panoramique sur la finance et le capitalisme. Cette interview est parue sur CNRS Le Journal.

‘Bricks’ / Bande-annonce officielle / Sortie le 18 octobre

Vos premières recherches portaient sur l’industrie pharmaceutique. Comment en êtes-vous venu à travailler sur la crise financière et immobilière en Espagne ?

Quentin Ravelli (1)  : L’idée est à chaque fois de suivre la « biographie sociale » d’une marchandise, qu’il s’agisse de médicaments, de briques ou de crédits à risque. La façon dont ces produits sont conçus, réalisés puis diffusés révèle toute une conception de l’économie politique.

Dans ma thèse de doctorat, j’ai par exemple essayé de comprendre pourquoi certains médicaments comme les antibiotiques ont paradoxalement tendance à renforcer les bactéries qu’ils sont supposés combattre. Concrètement, plus ces médicaments sont diffusés, moins ils sont efficaces, et plus nous sommes susceptibles de tomber malades ! Je me suis demandé si d’autres produits suivaient un parcours similaire, ce qui me paraît être le cas des crédits immobiliers à risque, censés « démocratiser » la finance et la petite propriété. Plus vous prêtez de l’argent à des personnes qui ne pourront pas le rembourser, plus vous êtes susceptible de les appauvrir en les enfermant dans une situation de surendettement, jusqu’à ce que les résistances sociales cèdent. Cette spirale a été particulièrement dévastatrice en Espagne, car toute une « économie de la brique » était nourrie par ces crédits impossibles à rembourser.

Concrètement, en quoi la production de briques, qui est au cœur de votre film (2), a-t-elle fini par appauvrir ceux qu’elle était supposée enrichir ?

Q. R. : Dans les années 1990, l’extension des crédits immobiliers à risque permet à des millions de personnes, qui ne peuvent pas devenir propriétaires autrement, d’acheter un appartement. En Espagne, cela fait gonfler le secteur de la construction et notamment la production de briques, une spécialité nationale. Selon les estimations, entre 15 et 25 % du PIB est fondé sur ce modèle de croissance dans les années 2000 : beaucoup d’Espagnols travaillaient directement ou indirectement dans ce secteur, et l’argent qu’ils gagnaient comme constructeurs de logements leur permettaient d’emprunter pour acheter un appartement… La boucle était bouclée. Lire la suite

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