Archives de Catégorie: Pop culture

« La musique ouvre sur tous les univers de culture »

La sixième édition du festival Haizebegi, consacré aux « mondes de la musique » et aux sciences sociales, s’ouvre aujourd’hui à Bayonne. Pour son directeur, l’anthropologue Denis Laborde, l’étude des œuvres et des façons de faire de la musique offre un éclairage crucial sur les rapports sociaux. Cette interview est parue sur Le Journal du CNRS.

À Bayonne en 2017, la fondation Tumac est l’invitée d’honneur du festival Haizebegi. En Colombie, elle œuvre à la socialisation des enfants en utilisant la musique et la facture instrumentale, la danse et la couture, comme armes face aux guérillas. ©Martine Laborde

Vous avez créé en 2014 à Bayonne un centre de recherche sur les musiques du monde (ARI) et le festival Haizebegi, qui mélange musique et recherche. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce festival ?
Denis Laborde (1) : En langue basque, « haize begi » signifie « regard du vent ». La musique, comme le vent, ignore les frontières et porte témoignage. Elle dit quelque chose de celles et ceux qui la font, et elle constitue une magnifique porte d’entrée sur tous les univers de culture. Ce festival, que nous avons créé avec mes doctorants de l’EHESS, est unique en son genre. Il conjugue les sciences sociales (conférences, débats, colloques, publications) et la musique (concerts, films, expositions, danse).

Pour cette sixième édition, qui se déroulera jusqu’au 20 octobre, nous accueillons des musiciens syriens, cubains, argentins, kanaks, et des créateurs basques qui seront à l’honneur avec Rain of Music, un invraisemblable opéra pour robots, à la pointe des nouvelles technologies et composé dans le cadre d’un projet scientifique international (2). Nous accueillons aussi des Selk’nam et des Yagán de l’extrême sud de la Patagonie, grâce à l’ethnomusicologue Lauriane Lemasson qui leur consacre sa thèse. Lire la suite

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La Lune, reflet de nos croyances

La Lune inspire depuis toujours des récits mythologiques à toutes les cultures et civilisations. Souvent religieux, ils sont aussi teintés de considérations politiques et sociales. Des premiers mythes sur l’apparition de la vie et de la mort, du bien et du mal, à l’invention des calendriers et aux superstitions sur la biodynamie, tour d’horizon de croyances plus ou moins lunaires.

Cet article est paru dans Ça m’intéresse – Questions et Réponses daté de juillet 2019. Un grand merci à l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec, coauteur du Dictionnaire critique de mythologie (CNRS éd., 2017), et à Yaël Nazé, astrophysicienne à l’Université de Liège et autrice de Astronomie du passé (Belin, 2018).

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Une sociologue sous les feux de la rampe

Peut-on être à la fois sociologue et metteure en scène ? C’est le pari tenu par Odile Macchi : elle écrit des pièces de théâtre tout public à partir de ses recherches. Ce portrait est paru dans Sciences humaines (n° 318, octobre 2019).

Les lumières s’éteignent dans le petit théâtre de la Reine Blanche, dimanche 23 juin à Paris. La dernière représentation de 36e dessous commence. Sur scène, une jeune femme décroche un téléphone imaginaire et questionne sans relâche un élu du Pays basque : quid de Fertiladour, cette usine de fabrication d’engrais implantée sur le site du port de Bayonne à la fin des années 1960 ? Qu’en est-il de la pollution des sols, devenus radioactifs, ou de la reconnaissance des maladies ayant décimé ses ouvriers ? Au bout du fil, l’élu reconnaît les faits sans esquisser de solution. Ses réponses sont authentiques ; les spectateurs entendent un enregistrement réalisé par la metteure en scène, O. Macchi, qui est aussi sociologue. Elle a participé notamment à une vaste enquête sur la silicose, croisant sciences sociales et santé publique. Cette maladie professionnelle a fait des ravages sur le site de Fertiladour, comme en témoignent des enregistrements d’ouvriers, également diffusés sur scène. Ils évoquent l’apparition des symptômes, la peur de ne pas retrouver de travail s’ils se déclarent malades, les collègues plus atteints que d’autres et mutés à des postes administratifs…

Ce n’est pas la première fois qu’O. Macchi mêle théâtre et sociologie. Elle a par exemple écrit une pièce sur les rencontres amoureuses ou fortuites, Indéfectible !, à partir d’observations sur Internet et dans la rue . Elle a aussi mis en scène Le Plus Clair de mon temps, une réflexion sur nos rythmes de vie qui mêlait les témoignages de pompiers, de médecins urgentistes ou encore d’enfants de 7 ans. Lire la suite

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Métaphysique du chevalier noir

Né en 1939 sous la plume des américains Bob Kane et Bill Finger, Batman a fêté ses 80 ans cette année. Comment expliquer une telle longévité ? Pour le philosophe Emmanuel Pasquier, auteur de Le Cœur & la machine (éd. matériologiques, 2017), les super-héros « condensent un grand nombre de figures mythologiques tout en opérant des jeux de distinction les uns par rapport aux autres ». Dans ce panthéon, la figure paradigmatique de Superman serait un dieu solaire venu aider les hommes, à l’image d’Achille dans L’Iliade et l’Odyssée d’Homère – la kryptonite faisant office de talon… Et « Batman en est un parfait contrepoint : nocturne, torturé, fondant sur les criminels comme sur des proies. »

En outre, le chevalier noir évoque à bien des égards l’homme « aux mille tours » (polutropos en grec) de la Grèce antique, incarné par Ulysse dans l’épopée homérique. Batman, ses gadgets et son sens affûté de l’investigation sont à l’image d’Ulysse, « héros de la ruse nocturne du cheval de Troie. Celui qui s’en tire toujours grâce à ses stratagèmes ou son ingéniosité technologique », relève E. Pasquier. Dans un même esprit, Batman est l’un des rares héros n’ayant aucun pouvoir surhumain ; ses duels fratricides avec Superman font écho à cette victoire de l’humanité que symbolise le geste d’Ulysse : le héros est en effet aussi celui qui – par opposition à Achille – refuse l’immortalité sur l’île de Circé, renonçant par là à devenir l’égal d’un dieu.

Pour autant, « Batman renvoie davantage à un imaginaire chrétien et gothique, tempère E. Pasquier. Il est comme les gargouilles, ces démons qui inspirent la crainte bien qu’ils aient vocation à protéger les cathédrales. » Sa lutte contre le crime est elle aussi ambiguë, toujours à mi chemin entre vengeance personnelle – ses parents ayant été assassinés – et sens de la justice.

Cet article est paru dans Sciences humaines (n°317, août-septembre 2019)

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Jouez le je !

Qui dit vacances dit aussi loisir de penser à soi, de réfléchir à ce que l’on veut et à ce que l’on devient. Autrement dit, de mettre en œuvre l’antique devise du temple de Delphes : « Connais toi toi-même ». Si ce précepte, tant prisé par Socrate, est aussi ancien que la philosophie, l’essai de Marianne Chaillan propose de s’y conformer d’une façon plutôt moderne, amusante et inédite. Pensez-vous vraiment ce que vous croyez penser ? est en effet un livre dont vous êtes le héros, tout comme ces enquêtes policières destinées aux adolescents qui ne se lisent pas d’un seul trait. Des énigmes vous sont soumises au début de l’ouvrage, et selon vos réponses vous poursuivez au chapitre 2 ou au chapitre 7. L’exercice se répète jusqu’à ce que vous trouviez le bon cheminement. Dans celui de M. Chaillan, il n’y a ni criminels à démasquer, ni mobile à découvrir. C’est une enquête de philosophie morale, et la seule personne à identifier, celle qui s’enfonce dans des contradictions ou au contraire se révèle parfaitement cohérente, c’est vous.

Les questionnaires que l’auteure propose au fil des chapitres amènent le lecteur à se positionner sur des dilemmes existentiels. Exemple : trouvez-vous immoral que quelqu’un ne travaille pas alors qu’il a du talent ? Chacun vous semble-t-il libre de faire ce qu’il veut tant qu’il ne dérange personne ? Se couper l’oreille, comme Van Gogh, vous paraît-il plus acceptable que d’attaquer une tierce personne avec un couteau ? Ces deux actions vous semblent-elles tout aussi condamnables ? Au fil de vos réponses, vous apprendrez à vous situer dans les grands courants de la philosophie morale. Lire la suite

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Kant, Lucky Luke et les autres…

Dans sa pratique de professeur de philosophie, Thibaut de Saint Maurice, a découvert qu’il pouvait capter l’intérêt de ses élèves en prenant des exemples dans des films, des séries télé et des comics. Ce détour pédagogique lui a inspiré un essai couronné de succès, Philosophie en séries (Ellipses, 2009), suivi d’un second tome l’année suivante, où il dégageait les enjeux moraux de fictions télévisées telles que Desperate Housewives, Prison Break ou encore Dr House. Représentant incontournable d’une philosophie pour le plus grand nombre, il récidive avec cet opus consacré à des héros de la culture populaire. Une quarantaine de personnages de films, de bandes dessinées ou de romans sont examinés avec l’œil de Platon, de Nietzsche, de Kierkegaard et de bien d’autres penseurs. Première bonne surprise : leur diversité. James Bond côtoie Cendrillon, d’Artagnan croise Pocahontas, Albator rencontre Tintin. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges, tant pour les fans de super-héros en collants que les lecteurs de Harry Potter et les amateurs d’Autant en emporte le vent.

L’ouvrage est divisé en courts chapitres, six pages en moyenne, le plus souvent rédigés sur le même modèle : le portrait du héros, suivi d’un exposé des enjeux philosophiques qu’il incarne ou d’analyses qu’ont pu en proposer des auteurs classiques. Comme dans ses précédents ouvrages et ses chroniques radio, le style de T. de Saint Maurice est accessible, pédagogique et agréable. C’est une porte d’entrée idéale pour les néophytes en philosophie, ceux qui en ont gardé un mauvais souvenir ou s’en sont toujours méfiés. L’autre qualité de l’ouvrage est de rester précis et rigoureux sous le vernis pop-culturel. On devine le professeur de lycée qui, tout en cherchant des exemples amusants, doit aussi aider ses élèves à préparer le bac. Il n’y a aucun artifice dans la façon dont T. de Saint Maurice rattache un concept philosophique à un héros, dont on découvre de nouvelles facettes.

Lucky Luke , ce justicier parfaitement désintéressé, dénué de toute ambition et intérêt personnel, fait écho à la conception kantienne du devoir. Lire la suite

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Spirou, un héros dans la tourmente

Créé à l’aube de la Seconde Guerre mondiale par l’illustrateur français Rob-Vel, popularisé par Jijé et Franquin, le célèbre groom bruxellois est amené, dans cet album en forme de flash-back, à développer une conscience politique. Dès les premières planches, une bataille de boules de neige entre enfants donne le ton de la Belgique des années 1940 : « À mort les Boches », « Crevez, sales Français », « Les Rosbifs, on en fait du pâté ! »… Jusqu’au moment où un gamin glisse un caillou dans sa boule et en blesse un autre à la tête. Spirou s’interpose mais assiste impuissant à la montée de l’intolérance, du racisme et du bellicisme.

La reconstitution historique est d’une rare précision. Émile Bravo s’est appuyé sur une abondante documentation et notamment sur les rapports de Paul Struye, un politicien belge qui a décrit la vie quotidienne sous l’occupation nazie. Le dessinateur privilégie une gamme de couleurs terreuses et multiplie les scènes sous la pluie au fil de l’histoire. Spirou découvre la réalité du conflit : les combats et les morts, la nécessité de prendre les armes, ou bien de fuir vers la France… qui a fermé ses frontières aux réfugiés. Amoureux d’une jeune juive communiste disparue en Allemagne, ami d’un peintre abstrait taxé de « dégénéré », il rencontre des boy-scouts embrigadés, des curés anticommunistes, mais aussi des paysans humanistes et probablement résistants. Les tensions entre Flamands et Wallons, attisées par l’occupant, sont évoquées à travers des mouvements comme la Ligue flamande et le rexisme.

Encore très jeune, Spirou se forge peu à peu son opinion dans une histoire appelée à se développer sur plusieurs tomes. Son ami Fantasio, lui, fait office d’homme naïf de son temps. N’ayant pas de recul sur les événements, se laissant facilement embrigader s’il y trouve un intérêt, il bascule dans le journalisme de collaboration. Cette leçon d’histoire en images est à mettre entre toutes les mains.

Spirou, L’espoir malgré tout , Émile Bravo, Dupuis, 2018, BD, 88 p., 16,50 €. Cet article est paru dans la rubrique spéciale « livres d’été » du magazine Sciences Humaines (n° 317, juillet – août 2019)

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