Henry David Thoreau, le philosophe des bois

Rejeter les conventions, le prêt à penser et les artifices de la société, pour tracer sa propre voie en toute liberté, est un leitmotiv majeur de Thoreau. Écrivain, philosophe, naturaliste, militant politique… Cet auteur fondamental pour la culture américaine – et la nôtre – louait une simplicité et une nature lui permettant de vivre sans entrave.

Cet article est paru dans Psychologies (n° 400, août 2019). Un grand merci pour leurs analyses à Michel Granger, professeur honoraire de littérature américaine à l’université de Lyon 2, qui a notamment dirigé l’anthologie Pensées sauvages (éd. Le mot et le reste, 2017) et Frédéric Gros, philosophe, qui consacre un chapitre à Thoreau dans Désobéir (Albin Michel, 2017).

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Homo biologicus

Peut-on espérer comprendre l’esprit humain sans commencer par le cerveau et les cellules de notre corps ? Le neurobiologiste Pier Vincenzo Piazza en doute fortement. Pour lui, la dichotomie classique entre le corps et l’esprit n’est pas fondée. Nos oscillations psychologiques, nos comportements, notre culture ou encore notre spiritualité s’expliquent d’abord en termes de mécanismes biologiques. L’auteur décrit par exemple comment des expériences de vie traumatisantes peuvent s’inscrire au fer rouge dans les neurones, comment notre quête du bonheur et du plaisir est un produit de l’évolution, ou encore quelles modifications du cerveau peuvent faire basculer un individu dans la toxicomanie.

Précises et pédagogiques, les analyses neurobiologiques de P.V. Piazza sont d’autant plus convaincantes qu’elles ne versent pas dans un réductionnisme simple que l’auteur critique par ailleurs, s’agissant de la génétique notamment. Certains arguments font mouche : si l’esprit était une entité purement immatérielle, par exemple, comment des objets, des faits ou des événements matériels pourraient-ils avoir un effet sur lui ? Cet essai captivera tout lecteur s’interrogeant sur les rapports entre le corps et l’esprit, la nature et la culture, la biologie et la psychologie.

Seul bémol : en usant et abusant d’expressions telles que « selon les sciences humaines et sociales », P. V. Piazza cède facilement au sophisme de l’homme de paille. Les thèses qu’il attribue aux humanités sont souvent caricaturales et ne correspondent pas à l’état actuel de la recherche, par exemple en philosophie de l’esprit ou en épistémologie. On recommandera donc de survoler voire d’oublier les chapitres abordant l’histoire des idées, pour dévorer avec d’autant plus de gourmandise les parties revenant à la biologie, qui est le vrai domaine d’expertise de l’auteur.

Homo biologicus, Pier Vincenzo Piazza, Albin Michel, 2019, 416 p., 22,90 €. Cette critique est parue dans Sciences Humaines (n° 318, octobre 2019).

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Obésité, l’autre combat

Perdre 50 kilos ne suffit pas pour se sentir mince. Après un régime important et parfois une opération, il est nécessaire d’entreprendre un travail de reconstruction physique et psychologique. Une véritable épreuve… trop souvent sous-estimée.

Cet article est paru dans Version Fémina (n° 906, semaine du 12 au 18 août 2019). À découvrir en ligne ! Merci à toutes celles et ceux qui ont bien voulu témoigner, partager leurs expériences et leurs analyses, et tout particulièrement à :

  • Virginie, dite « Navie », co-autrice, avec Audrey Lainé au dessin, du roman graphique Moi en double (Delcourt, 2019)
  • Fabien Stenard, chirurgien et responsable d’un nouveau pôle bariatrique à la Clinique des cèdres d’Echirolles (Isère)
  • Deborah Tholliez, psychologue clinicienne au cabinet Nutrition Longchamp

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Mort de honte

À mi-chemin entre le témoignage, l’autobiographie et l’essai introspectif, le dernier ouvrage du psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron peut dérouter au premier abord. L’auteur part d’une anecdote : apprenant que la Légion d’honneur doit lui être remise, il éprouve une gêne, une incompréhension et même une légère honte à être récompensé. Étonné par cette réaction, il tente de remonter à l’origine de son malaise et examine alors ses souvenirs d’enfance, ses premiers textes et dessins, ou encore ses travaux de recherche.

Et l’on se prend au jeu : suivre un spécialiste de l’esprit explorer les méandres du sien s’avère assez captivant. S. Tisseron montre notamment comment la honte peut infuser dans un cercle familial et se transmettre à travers des attitudes, des réponses évasives aux questions de l’enfant ou encore une ambiance appesantie par les tabous et les secrets de famille. Est-ce un hasard, d’ailleurs, si l’auteur a consacré ses premières publications à ces sujets ?

On peut certes regretter que S. Tisseron colle d’aussi près à son histoire personnelle et néglige toute mise en perspective ou presque : le ton est loin d’être académique. Les concepts psychanalytiques mobilisés ne sont quasiment pas définis, par exemple. Pour autant, cet essai conserve bien une portée générale, au-delà des souvenirs personnels, des anecdotes et des révélations que livre l’auteur sur sa propre histoire. S. Tisseron donne en effet à voir une démarche psychanalytique en acte. Plus qu’une plongée en un for intérieur, celle-ci apparaît davantage comme une relecture de faits et gestes dont la cohérence et l’interconnexion lui échappaient jusque là. Ainsi, les souvenirs qu’il convoque deviennent des hypothèses susceptibles de donner du sens au présent.

Mort de honte, Serge Tisseron, Albin Michel, septembre 2019, 216 p., 17 €. Cette critique est parue dans Sciences Humaines (n° 318, octobre 2019)

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Métaphysique du chevalier noir

Né en 1939 sous la plume des américains Bob Kane et Bill Finger, Batman a fêté ses 80 ans cette année. Comment expliquer une telle longévité ? Pour le philosophe Emmanuel Pasquier, auteur de Le Cœur & la machine (éd. matériologiques, 2017), les super-héros « condensent un grand nombre de figures mythologiques tout en opérant des jeux de distinction les uns par rapport aux autres ». Dans ce panthéon, la figure paradigmatique de Superman serait un dieu solaire venu aider les hommes, à l’image d’Achille dans L’Iliade et l’Odyssée d’Homère – la kryptonite faisant office de talon… Et « Batman en est un parfait contrepoint : nocturne, torturé, fondant sur les criminels comme sur des proies. »

En outre, le chevalier noir évoque à bien des égards l’homme « aux mille tours » (polutropos en grec) de la Grèce antique, incarné par Ulysse dans l’épopée homérique. Batman, ses gadgets et son sens affûté de l’investigation sont à l’image d’Ulysse, « héros de la ruse nocturne du cheval de Troie. Celui qui s’en tire toujours grâce à ses stratagèmes ou son ingéniosité technologique », relève E. Pasquier. Dans un même esprit, Batman est l’un des rares héros n’ayant aucun pouvoir surhumain ; ses duels fratricides avec Superman font écho à cette victoire de l’humanité que symbolise le geste d’Ulysse : le héros est en effet aussi celui qui – par opposition à Achille – refuse l’immortalité sur l’île de Circé, renonçant par là à devenir l’égal d’un dieu.

Pour autant, « Batman renvoie davantage à un imaginaire chrétien et gothique, tempère E. Pasquier. Il est comme les gargouilles, ces démons qui inspirent la crainte bien qu’ils aient vocation à protéger les cathédrales. » Sa lutte contre le crime est elle aussi ambiguë, toujours à mi chemin entre vengeance personnelle – ses parents ayant été assassinés – et sens de la justice.

Cet article est paru dans Sciences humaines (n°317, août-septembre 2019)

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Jouez le je !

Qui dit vacances dit aussi loisir de penser à soi, de réfléchir à ce que l’on veut et à ce que l’on devient. Autrement dit, de mettre en œuvre l’antique devise du temple de Delphes : « Connais toi toi-même ». Si ce précepte, tant prisé par Socrate, est aussi ancien que la philosophie, l’essai de Marianne Chaillan propose de s’y conformer d’une façon plutôt moderne, amusante et inédite. Pensez-vous vraiment ce que vous croyez penser ? est en effet un livre dont vous êtes le héros, tout comme ces enquêtes policières destinées aux adolescents qui ne se lisent pas d’un seul trait. Des énigmes vous sont soumises au début de l’ouvrage, et selon vos réponses vous poursuivez au chapitre 2 ou au chapitre 7. L’exercice se répète jusqu’à ce que vous trouviez le bon cheminement. Dans celui de M. Chaillan, il n’y a ni criminels à démasquer, ni mobile à découvrir. C’est une enquête de philosophie morale, et la seule personne à identifier, celle qui s’enfonce dans des contradictions ou au contraire se révèle parfaitement cohérente, c’est vous.

Les questionnaires que l’auteure propose au fil des chapitres amènent le lecteur à se positionner sur des dilemmes existentiels. Exemple : trouvez-vous immoral que quelqu’un ne travaille pas alors qu’il a du talent ? Chacun vous semble-t-il libre de faire ce qu’il veut tant qu’il ne dérange personne ? Se couper l’oreille, comme Van Gogh, vous paraît-il plus acceptable que d’attaquer une tierce personne avec un couteau ? Ces deux actions vous semblent-elles tout aussi condamnables ? Au fil de vos réponses, vous apprendrez à vous situer dans les grands courants de la philosophie morale. Lire la suite

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Kant, Lucky Luke et les autres…

Dans sa pratique de professeur de philosophie, Thibaut de Saint Maurice, a découvert qu’il pouvait capter l’intérêt de ses élèves en prenant des exemples dans des films, des séries télé et des comics. Ce détour pédagogique lui a inspiré un essai couronné de succès, Philosophie en séries (Ellipses, 2009), suivi d’un second tome l’année suivante, où il dégageait les enjeux moraux de fictions télévisées telles que Desperate Housewives, Prison Break ou encore Dr House. Représentant incontournable d’une philosophie pour le plus grand nombre, il récidive avec cet opus consacré à des héros de la culture populaire. Une quarantaine de personnages de films, de bandes dessinées ou de romans sont examinés avec l’œil de Platon, de Nietzsche, de Kierkegaard et de bien d’autres penseurs. Première bonne surprise : leur diversité. James Bond côtoie Cendrillon, d’Artagnan croise Pocahontas, Albator rencontre Tintin. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges, tant pour les fans de super-héros en collants que les lecteurs de Harry Potter et les amateurs d’Autant en emporte le vent.

L’ouvrage est divisé en courts chapitres, six pages en moyenne, le plus souvent rédigés sur le même modèle : le portrait du héros, suivi d’un exposé des enjeux philosophiques qu’il incarne ou d’analyses qu’ont pu en proposer des auteurs classiques. Comme dans ses précédents ouvrages et ses chroniques radio, le style de T. de Saint Maurice est accessible, pédagogique et agréable. C’est une porte d’entrée idéale pour les néophytes en philosophie, ceux qui en ont gardé un mauvais souvenir ou s’en sont toujours méfiés. L’autre qualité de l’ouvrage est de rester précis et rigoureux sous le vernis pop-culturel. On devine le professeur de lycée qui, tout en cherchant des exemples amusants, doit aussi aider ses élèves à préparer le bac. Il n’y a aucun artifice dans la façon dont T. de Saint Maurice rattache un concept philosophique à un héros, dont on découvre de nouvelles facettes.

Lucky Luke , ce justicier parfaitement désintéressé, dénué de toute ambition et intérêt personnel, fait écho à la conception kantienne du devoir. Lire la suite

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