Enquête philosophique en milieu hospitalier

Pour le philosophe Éric Fourneret, spécialiste de bioéthique et du fonctionnement des hôpitaux, la réflexion éthique suppose d’interroger 
les expériences des principaux concernés – soignants et soignés notamment.

© Evgenios Levin

© Evgenios Levin

Abstraite, la philosophie ? Pas forcément. De plus en plus de philosophes choisissent un terrain de recherche permettant de s’immerger dans le concret. C’est le cas d’Éric Fourneret, lauréat en 2014 des Trophées de l’éthique décernés par la fondation Ostad-Elahi. Attaché de recherches à l’université Paris-V, spécialiste d’éthique médicale et de questions liées à la fin de vie – euthanasie, don d’organe… – É. Fourneret mène des « enquêtes philosophiques » en milieu hospitalier. Il y passe plus de temps qu’en bibliothèque, pour discuter avec les médecins, les infirmiers, les patients et leurs familles. « J’ai besoin de m’imprégner de cette atmosphère et de ces échanges », explique-t-il. Il vient ainsi de passer trois ans dans des services de pédiatrie, pour nourrir ses recherches sur l’annonce d’une pathologie à risque vital faite à un jeune adulte ou à un adolescent. Il est également membre de comités d’éthique en centre hospitalier, à Chambéry, Saint-Marcellin ou encore Grenoble. « Je confronte mes expériences aux concepts philosophiques supposés y répondre. »


Ça n’a pas toujours été le cas. Au début de ses études, É. Fourneret a constamment « la tête dans les livres et les articles ». Il s’inspire massivement du principisme de Tom Beauchamps et James Childress, puis de la déontologie d’Emmanuel Kant, l’utilitarisme de John Stuart Mill et l’éthique de la vertu d’Aristote… Des proches, adeptes de sciences « dures », l’encouragent cependant à vérifier ses hypothèses sur le terrain. « Ça a été un choc, se souvient-il. Mes théories m’ont soudainement paru incomplètes : non pas inutiles, mais ne pouvant pas ramasser toute la diversité du réel. » Le jeune thésard se plonge alors dans les textes de Ludwig Wittgenstein, dont il apprécie la critique de la généralité et le souci du détail. Il se nourrit également de sociologie qualitative, celle de Max Weber ou d’Erving Goffman notamment, pour apprendre à recueillir et exploiter des données. « Je m’efforce de faire cohabiter l’analytique et l’existentiel », résume-t-il aujourd’hui.

Observation 
sur la fin de vie

Cette double approche se retrouve dans sa thèse, présentée en 2010 : L’Euthanasie à la croisée des sciences humaines et sociales. Pourquoi fait-elle toujours débat ?, qui sera suivie d’un essai similaire sur la fin de vie. Son pragmatisme attire en outre l’attention des instances décisionnaires et des pouvoirs publics : É. Fourneret participe ainsi à l’élaboration du rapport Sicard en 2012, rédigé à la demande du président de la République et ouvrant à la voie à « l’assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité ». L’Agence de biomédecine le sollicite également pour étudier les arrêts de traitements dans le cadre d’un prélèvement d’organe à cœur arrêté. « Ça n’est pas autorisé en France, explique-t-il, car il y a potentiellement un conflit d’intérêts entre le fait de laisser survenir un arrêt cardiaque, sur décision médicale, et celui de pouvoir sauver quelqu’un d’autre grâce à un prélèvement d’organe. »

Cette étude s’efforce d’établir comment les professionnels de santé perçoivent cette pratique et s’ils y sont favorables. « La plupart sont demandeurs d’un regard extérieur sur ce qu’ils font, constate plus généralement É. Fourneret. Quelques-uns peuvent se montrer hostiles à la remise en question de leurs méthodes, se sentir vulnérables sur un terrain plus conceptuel, mais nos échanges restent enrichissants pour tout le monde. » Dans un futur proche, il aimerait s’immerger dans les commissions contrôle des pays qui ont légalisé l’euthanasie, afin d’étudier la façon dont les décisions y sont prises. « J’ai obtenu leur accord, s’enthousiasme-t-il, il ne me manque plus que le financement. » Menée par un universitaire, une telle étude serait une première en France.

Ce portrait est paru dans Sciences Humaines (n° 264, novembre 2014). Consultez le sommaire complet en cliquant ici.

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Classé dans Philosophie, Société

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