« La vieillesse est propice à l’entrée dans l’espérance »

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Une étude de l’Université de Chicago sur 30 pays montre que la croyance en un dieu s’accroit avec l’âge. Nous avons demandé à Pierre-Henri Tavoillot, coauteur d’une Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007), quel est cet impact du vieillissement sur le sentiment religieux.

© Richard Holding

Les personnes âgées croient davantage que les jeunes. Comment analysez-vous ce résultat ?

Il y a deux manières de l’interpréter : on peut y voir soit un mouvement général de retrait du religieux qui ne laisserait derrière lui que de vieux croyants ; soit une augmentation « naturelle » de la croyance au fur et à mesure de l’avancée en âge. Je me garderai de trancher, car la situation des religions est très variable selon les pays et les cultures, sans même parler de celles qui n’exigent aucune croyance en Dieu. Cela dit, l’idée que le souci spirituel s’accroît avec l’approche de la mort semble peu contestable. C’est même là une constante quasi anthropologique. Quand on parcourt les écrits philosophiques, littéraires ou poétiques consacrés à la vieillesse, on est toujours surpris : cette expérience, qui est la plus courante qui soit, la plus banale même, a suscité en tout temps et en tout lieu des textes d’une profondeur et d’une beauté incroyables. De Babylone à la Chine, de l’Egypte au Japon en passant par la Grèce antique, et jusqu’à nos jours, la métaphysique de la vieillesse a trouvé des registres à la fois similaires et singuliers. Que ce soit pour dire que la vieillesse est un naufrage ou pour célébrer sa saveur automnale, que ce soit pour y voir une promesse de salut ou pour la disséquer comme une déchéance inéluctable, les penseurs l’ont décrit comme l’âge spirituel, par excellence, avec ou sans dieu.

Pourquoi le vieillissement renforce-t-il les croyances ?

Il existe au moins deux versions, nietzschéenne et chrétienne, de la corrélation entre vieillesse et croyance. Pour Nietzsche, on croit à ce qu’on a besoin de croire ; aussi, quand la mort se profile, l’éternité divine n’est-elle pas sans séduction. Mais, pour le penseur lucide, il faut se garder de cette illusion et regarder le déclin en face. Pour le christianisme, les épreuves de la vie, qui augmentent avec l’âge — la maladie, la souffrance, le deuil d’êtres chers — ont une vertu : elles nous sortent de la quotidienneté irréfléchie dans laquelle nous vivons le plus souvent. La vieillesse est donc propice à l’entrée dans l’espérance, en ce sens qu’elle est une « retraite » hors de ce que le monde a de plus futile. Une retraite propice au recueillement, prélude au salut lui-même. Ces deux positions balisent le champ des possibles. J’aime à penser qu’elles ont toutes les deux une certaine justesse, même s’il est impossible de les réconcilier. La finitude humaine se niche au cœur de cet antagonisme philosophique.

Les religions en sont-elles les principales bénéficiaires ?

Elles offrent un discours puissant et cohérent qui accompagne l’existence du berceau à la tombe, voire au-delà. De ce point de vue, l’athéisme est bien moins performant puisque, pour accompagner les étapes de la vie, il n’a guère que le développement biologique à se mettre sous la dent. Mais il y a, je crois, place pour une philosophie des âges de la vie entre la chaleur un peu étouffante d’une religion et la lucidité glacée du matérialisme. Notre modernité a conçu une vieillesse plurielle et durable, mais le problème de fond n’a guère changé : c’est celui de la solitude. La vieillesse doit faire face à l’expérience d’un triple abandon celui d’un monde (qui change), des autres (qui ne sont plus là) et… de soi-même. Qu’elle soit plus tardive et confortable que jadis ne change rien à l’affaire. Il ne tient guère qu’à nous-mêmes qu’elle soit une grâce ou une malédiction, et sans doute un peu des deux !

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Classé dans Psychologie, Religion, Société

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