Faut-il banaliser les jours fériés « d’origine chrétienne » ?

L’idée qu’il faille « déconfessionnaliser » certains jours fériés, soutenue par l’ANDRH, induit que ces fêtes seraient d’origine chrétienne. Mais le système actuel s’inscrit dans une histoire plus complexe.

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Les jours fériés « d’origine chrétienne » reviennent sur le devant de la scène. L’Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH) propose de les remettre en question, voire d’en banaliser trois. Concrètement, chaque salarié serait libre de prendre sa journée pour la Pentecôte, l’Ascension et l’Assomption, ou de venir travailler et de libérer n’importe quel autre jour de l’année. Le but : permettre aux autres confessions d’utiliser ce congé pour leurs propres fêtes. Les athées aussi sont concernés : ils pourraient prendre un long week-end en septembre plutôt qu’en mai, par exemple… L’idée a notamment été défendue en 2003 par le directeur de recherches au CNRS Patrick Veil, devant la commission Stasi, et reprise par la candidate écologiste à la présidentielle Eva Joly lors de la dernière campagne.

L’ANDRH constate une montée du fait religieux en entreprise, une augmentation des demandes d’absence pour pratiquer et, lorsque ça n’est pas possible, un sentiment de discrimination croissant. Les anthropologues Dounia et Lylia Bouzar faisaient le même constat dans un essai — consacré à l’islam en l’occurrence —, Allah a-t-il sa place dans l’entreprise ? (Albin Michel, 2009) : « les salariés musulmans ont conscience que l’histoire de France est liée à la chrétienté. Mais l’octroi de jours sacrés liés aux autres religions serait apprécié, toujours en termes de reconnaissance. » Sous réserve que le fonctionnement de l’entreprise s’y prête, cela pourrait même faciliter la gestion du personnel : « on peut faire l’hypothèse que l’institution de Yom Kippour et de l’Aïd comme jours fériés nationaux faciliteraient l’organisation des managers, qui pourraient anticiper et s’organiser à l’avance », concluent-elles.

Dans le système actuel, les jours fériés à connotation religieuse sont estampillés comme essentiellement chrétiens. En fait, ils proviennent tout autant du judaïsme, de l’antiquité gréco-romaine ou du paganisme ; ces fêtes puisent dans l’histoire de l’humanité avant d’avoir été codifiées pour le catholicisme. Noël, par exemple, est vraisemblablement une réinterprétation de la célébration du solstice d’hiver, des saturnales romaines ou encore de l’antique fête du Sol invictus… « En retenant la date de cérémonie païennes pour commémorer un haut fait évangélique, explique l’historien Odon Vallet dans son Petit lexique des idées fausses sur les religions (Albin Michel, 2002), l’Église christianisa une vieille fête de la nature et Noël fut célébré le 25 décembre à partir de l’an 336 (environ), à la fin du règne de Constantin, le premier empereur chrétien, dont le soleil était le Christ. »

En somme, le système de jours fériés actuel « n’est pas plus logique qu’un autre », résume à sa manière le président du Crif, Richard Prasquier. Changer de substrat pourrait être tout aussi arbitraire. Dans le recueil de questions – réponses Dieu et les religions (Albin Michel, 2012), Odon Vallet rappelle que le calendrier grégorien ne s’imposa pas vraiment avant 1582. Par la suite, la Révolution française voulut déchristianiser le compte des années en y substituant une version républicaine, dont l’an I commençait le 22 décembre 1792. « Ce calendrier resta en vigueur jusqu’au 1er janvier 1806, date de sa suppression par Napoléon. La Commune de Paris tenta, en 1871, de le rétablir mais l’ère chrétienne conquit le monde entier à l’époque coloniale. » Aujourd’hui, seuls quelques pays utilisent un autre système de référence, le calendrier hébraïque ou musulman par exemple. En tout état de cause, il semble difficile de changer des habitudes pluriséculaires sur simple décision.

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