Débat politique et grosses ficelles

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Afin de ne pas perdre la face, malgré leur échec au premier tour des régionales, les cadres de l’UMP ont utilisé plusieurs stratagèmes décrits dans L’art d’avoir toujours raison de Schopenhauer.

Un festival de mauvaise foi : dimanche soir, les représentants de la droite parlementaire ont déployé des trésors de rhétorique, afin de minimiser leur faible résultat au premier tour des élections régionales. Le député vert européen Daniel Cohn-Bendit a d’ailleurs raillé sur France 2 ce militantisme de l’autruche. « J’ai appris ce soir que la droite a gagné les élections, qu’ils sont en très bonne position pour le deuxième tour, que tous les abstentionnistes […] sont mécontents des présidents de régions [20 sur 22 sont socialistes] et qu’il n’y a aucun désaveu du président de la république. »

Mieux, les cadres de l’UMP ont suggéré que le désintéressement des électeurs pour les régionales était signe de soutien à la réforme des collectivités locales que mène le gouvernement. Traduction : pour eux, ce n’est pas une révolte ni une révolution ; en fait, c’est un couronnement. Enfin, la droite a vivement critiqué les « petits arrangements entre amis », qui devraient précéder la fusion de listes à gauche, et rappelé que tout restait possible d’ici au second tour.

Dans ce type de controverse, il ne s’agit pas tant de dire la vérité que d’en donner l’impression, explique Schopenhauer dans L’Art d’avoir toujours raison, un petit essai sur la dispute. « Si je donne raison à mon adversaire dès qu’il semble avoir raison, il n’est guère probable qu’il en fera autant si la situation s’inverse : il agira bien plutôt per nefas [par l’injuste, injustement] : donc, il faut que je lui rende la monnaie de sa pièce. » Pour transformer leur réel échec en semblant de victoire, les cadres de l’UMP ont donc recouru successivement à plusieurs stratagèmes analysés par Schopenhauer.

Stratagème n° 29 *: « Quand l’on s’aperçoit que l’on est battu, on opère une diversion : autrement dit, on se jette tout d’un coup dans un tout autre propos, comme s’il faisait partie du sujet et était un argument contre votre adversaire. Ce qui a lieu avec un peu de discrétion, lorsque la diversion reste malgré tout liée au thema quaestionis [le thème, la question d’enquête] ». Tandis que la gauche constatait l’échec de la droite à cette élection, l’UMP a déplacé le débat sur le thème d’une abstention dont elle attribue l’importance à un désaveu supposé des présidents de régions socialistes. Ainsi, son propre échec n’était plus l’objet central du débat. La question devenait « le PS a-t-il décrédibilisé les régions aux yeux des Français ? ».

Stratagème n° 5 : « On peut également, pour prouver sa thèse, faire usage de prémisses fausses […] qu’alors on adopte des propositions qui sont fausses en elles-mêmes, mais vraie ad hominem [à l’égard de l’homme, le rival en l’occurrence], et qu’on discute ex concessis [sur la base de ce qu’il a concédé] en se mettant dans la peau de l’adversaire. Car le vrai peut aussi résulter de prémisses fausses, bien que le faux ne le fasse jamais à partir de prémisses vraies. » Les dernières études d’opinion montrent que l’abstention est plus forte au sein de l’électorat de droite que dans celui de gauche. L’UMP a cependant posé que beaucoup d’électeurs ne se sont pas rendus aux urnes pour sanctionner les présidents de régions socialistes. Elle en a déduit que les Français ont ainsi marqué leur soutien à la réforme des collectivités locales que mène le gouvernement. La prémisse est fausse, mais le lien d’implication logique reste valide dès lors que les socialistes ne contestent pas la conséquence. Or, s’ils critiquent certaines dispositions de la réforme, ils sont en accord avec son principe général.

Stratagème n° 32 : « Nous pouvons nous débarrasser rapidement d’une affirmation de notre adversaire contraire aux nôtres, ou du moins la rendre suspecte, en la rangeant dans une catégorie généralement détestée, lorsqu’elle ne s’y rattache que par similitude ou quelque autre rapport vague. » C’est ainsi que l’UMP critique la fusion de listes de gauche, qu’elle rebaptise « petits arrangements entre copains », « compromis » et autres « trahisons des électeurs ». Peu importe qu’il puisse s’agir d’accords programmatiques et respectueux du premier scrutin. L’essentiel est de décrédibiliser l’adversaire.

Stratagème n° 31 : « Quand l’on n’a rien à faire valoir contre les raisons exposées par l’adversaire, que l’on se déclare incompétent avec une ironie subtile : « Ce que vous dites là dépasse mes faibles facultés de compréhension […] On insinue de cette manière aux auditeurs qui vous estiment que ce sont des niaiseries. » Si toutes les études d’opinion et les premiers résultats donnent les partis de gauche très largement gagnants au second tour, il reste certes une zone d’incertitude propre à l’avenir. L’UMP en joue et tourne en dérision la propension de la gauche à annoncer sa victoire pour dimanche prochain.

Tant d’autres ficelles rhétoriques ont été utilisées au soir du premier tour qu’il semble impossible de toutes les répertorier. Et si l’abstention massive exprimait aussi un rejet de ces caricatures du débat politique ?

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