Après la canicule, les jeunes vont-ils voter écolo ?

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Comme beaucoup d’entre vous, j’ai passé une partie de la semaine dernière à consulter la météo pour vérifier à quelle heure mon appartement cesserait d’être habitable. 40 °C dehors, 33 à l’intérieur, des nuits tropicales, un éventail greffé sur la main, des stores baissés à midi comme dans un bunker… Météo-France a confirmé le caractère exceptionnel de cette canicule. Des records de températures ont été battus presque tous les jours, les hôpitaux étaient saturés ; et de nombreux morts sont à déplorer.

Sur TikTok, mon fil s’est rempli de jeunes inquiets ou révoltés, appelant à voter d’urgence pour « le parti le plus écolo » en 2027. Pour beaucoup c’est l’élection de la dernière chance, l’ultime occasion de ne pas grandir dans un monde en feu : où l’on ne sort plus l’après-midi, où les écoles ferment en juin et où les aînés meurent de chaud. Mes réseaux sociaux ne représentent certes pas l’opinion publique ; c’est même l’un des pires instruments de mesure imaginables, sorte de miroir optimisé pour me faire réagir. Mais ça m’a interrogé : suffit-il de tutoyer les 42 °C pour voter écolo à la présidentielle ? Le climat peut-il faire tomber des régimes, déclencher des révoltes, bouleverser des civilisations ?

L’exemple le plus spectaculaire, pour nous, est la Révolution française de 1789. Vous avez peut-être lu (sur Wikipédia par exemple) qu’elle aurait été causée par une éruption volcanique, six ans plus tôt en Islande. Le récit est romancé mais irrésistible : un volcan crache ses gaz dans l’atmosphère, dérègle le climat européen, abîme les récoltes, fait monter le prix du pain, puis finit par envoyer Louis XVI à la guillotine. En réalité, des facteurs politiques, économiques ou encore sociaux ont également infusé à long terme ; et d’autres évènements météorologiques extrêmes ont eu lieu durant cette période. Mais le climat en général semble bien avoir joué un rôle ; l’historienne de l’économie Maria Waldinger relève par exemple que les zones françaises les plus touchées par la sécheresse de 1788 ont connu davantage de révoltes paysannes, et formulé plus de demandes de changement institutionnel dans les cahiers de doléances.

D’autres exemples traversent l’historiographie du climat. L’historien Geoffrey Parker rapporte qu’un « petit âge glaciaire » est parfois considéré comme une cause du nombre exceptionnel de guerres, de révoltes et d’effondrements politiques au milieu du 17e siècle. Le spécialiste du climat Sam White explique par exemple la fragilisation de l’Empire ottoman par la conjonction d’un refroidissement du climat, de mauvaises récoltes, d’un approvisionnement difficile et d’institutions impériales inadaptées. D’autres chercheurs encore s’intéressent à l’éruption du Tambora, en Indonésie. Elle aurait provoqué une « année sans été » en Europe et une crise de subsistances, dans un continent déjà meurtri par les guerres napoléoniennes.

Qu’en est-il de notre dernière canicule ? Peut-elle faire bouger les votes ? Des expériences climatiques extrêmes peuvent modifier les attitudes électorales. Une étude publiée en 2022 confirme que les anomalies de température, les épisodes de chaleur et les périodes de sécheresse augmentent la préoccupation environnementale et la propension à voter pour les partis verts. Mais cet effet varie selon le contexte : il est plus fort dans les régions tempérées ou continentales, moins net dans les régions déjà habituées à la chaleur, et il dépend aussi des conditions économiques – l’effet des anomalies climatiques sur le vote vert augmente avec le niveau moyen de richesse des régions concernées.

Une autre étude de grande ampleur – sur 68 pays et plus de 71 000 personnes – indique que les évènements climatiques extrêmes n’entraînent pas forcément un soutien durable aux partis écologistes : tout dépend de l’interprétation qui en est faite, s’il est vu comme un phénomène naturel ou dépendant de l’activité humaine notamment. Même lorsqu’il y a un effet, celui-ci est de courte durée. Aux États-Unis par exemple, des ouragans encouragent une hausse des attitudes favorables aux politiques climatiques, mais celle-ci s’estompe au bout de six mois.

En France aussi, il existe bien une jeune « génération climat », davantage angoissée par les canicules à répétition et l’avenir de la planète que ses aînées. Mais cette inquiétude ne se transforme pas mécaniquement en vote vert. Une enquête du Cevipof (ici en PDF), sur les élections européennes de 2024, confirme que les 18-24 ans étaient plus nombreux à faire du climat une priorité, sans pour autant se tourner massivement vers le parti Les Écologistes. Leurs suffrages sont surtout allés au Rassemblement national et à La France insoumise, tandis que l’abstention restait massive.

Autre paradoxe : le changement climatique semble reculer dans la hiérarchie des urgences. Dans le baromètre « Obs’COP 2025 » (EDF/Ipsos/BVA), il est passé de la quatrième à la cinquième place, derrière le pouvoir d’achat, la délinquance, le système de santé et les conflits armés. Nos inquiétudes sont constamment en concurrence. Aujourd’hui nos corps épuisés et nos nuits sans sommeil ont remis l’enjeu écologique au premier plan. Mais nous avons la mémoire courte. En outre, il ne suffit pas qu’une canicule nous angoisse, encore faut-il qu’un parti politique paraisse crédible sur les réponses qu’il apporte au changement climatique.