Alain Jakubowicz et le racisme anti blancs

Le président de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a fait campagne sur ce thème, au risque de susciter de nombreuses critiques et incompréhensions. Retour sur ses interventions et prises de position depuis son élection en 2010.

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Cette enquête est parue dans Lyon Capitale (n° 719, février 2013). Pour l’acheter en ligne, cliquez ici. Pour lire cet article sur http://www.lyoncapitale.fr, cliquez ici.

Difficile de se faire comprendre ! Alain Jakubowicz passe pour le chantre de la lutte contre le racisme anti-Blancs, alors que sa position est plus complexe. Candidat à sa propre succession à la présidence de la Licra (l’élection a lieu ce week-end, 23-24 mars), l’avocat lyonnais a notamment été échaudé par le journal Le Monde : une citation lui fait dire que le congrès serait “entièrement” dédié à ce thème polémique. Dès la parution de l’article, il rectifie sur Twitter, assurant que ce ne serait “évidemment pas le cas”. Depuis, il n’est plus intervenu sur le sujet ou alors en direct.

La “nouvelle donne” de l’antiracisme

Mais le mal est fait : à l’heure où nous écrivons ces lignes, Wikipédia affirme que la Licra prévoit de “consacrer son congrès annuel de mars 2013 à ce thème”.
À la décharge des auteurs, la profession de foi d’Alain Jakubowicz comme candidat peut donner cette impression. C’est la “nouvelle donne” de l’antiracisme qui sera le thème du 47e congrès, écrivait-il en novembre 2012. Or, en quoi consiste-t-elle ? “Ma génération a été élevée dans une culture de l’antiracisme qui ne correspond plus à la réalité d’aujourd’hui, explique-t-il. Pour nous, le Noir, l’Arabe, le musulman, le Juif étaient consubstantiellement des victimes, et le raciste était nécessairement de droite, blanc et chrétien.” Alain Jakubowicz assure que ces stéréotypes ont “volé en éclats” et que le racisme se retrouve désormais dans toutes les catégories de la population. En clair : après des années de dénégation, les associations antiracistes feraient bien de reconnaître l’existence de ce racisme anti-Blancs.

Emballement médiatique

Depuis octobre 2012, la Licra donne l’exemple. Elle se présente comme partie civile au procès* d’un jeune homme qualifié de “sale Blanc” et de “sale Français” lors d’une agression à la gare du Nord, à Paris. C’est la première fois qu’une telle organisation fait cette démarche. “La réaction d’une personne française, blanche, n’est pas de s’adresser à une association antiraciste lorsqu’elle est victime de ce type de faits, explique Alain Jakubowicz sur Europe 1, le 26 octobreIl faut sans doute que ça change.” Cette initiative soulève néanmoins un tollé, d’autant qu’elle survient juste après une saillie de Jean-François Copé sur ce thème : candidat à la présidence de l’UMP, il avait dénoncé “ces quartiers” où des collégiens voient leur pain au chocolat arraché à la sortie de l’école “par des voyous qui expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan”.

“Que M. Copé en fasse des choux gras dans sa campagne électorale, c’est son problème, rétorque Alain Jakubowicz. La récupération politique n’est pas le fait de la Licra (…) Ce n’est pas parce que M. Copé en parle que nous devons nous taire.” C’est même l’inverse qui se produit : l’emballement médiatique autour du candidat UMP propulse l’action de la Licra sur le devant de la scène. L’initiative est vivement critiquée ; elle est notamment qualifiée d’“ahurissante” par deux universitaires, Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, dans une tribune du Monde parue le 14 novembre. Principal grief : ce thème serait l’apanage d’une extrême droite prompte à stigmatiser les personnes d’origine étrangère ou de couleur comme racistes : “En s’engageant dans cette voie, soulignent les universitaires, les associations antiracistes risquent fort de scier la branche sur laquelle elles sont assises.”

Alain Jakubowicz cosigne une longue réponse, publiée la semaine suivante dans le quotidien. Il accuse ces universitaires de nier la réalité, tout en concédant que le concept de racisme anti-Blancs “a le grave défaut d’être à la fois imprécis et suspect historiquement” (lire ici). Le président de la Licra a néanmoins le sentiment que les militants antiracistes perdent en crédibilité en abandonnant ce thème “aux mains du Front national”. Et l’avocat de rappeler que la loi “ne distingue pas selon la couleur de peau, la nationalité ou la religion de l’auteur ou de la victime”. Ces arguments font mouche au sein du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), qui prend la défense de la Licra. SOS Racisme, en revanche, refuse de cautionner ce vocable.

Débat sémantique

Beaucoup reprochent à cette expression de mettre en exergue des agressions isolées, alors qu’il n’y aurait pas de tendance lourde. Alain Jakubowicz le reconnaît : “En France, écrit-il, Noirs et Arabo-musulmans sont victimes d’un racisme qui parfois leur interdit, souvent leur rend difficile l’accès à un emploi, au logement ou aux lieux de loisir.” La population majoritaire, pour reprendre la terminologie de l’Ined**, ne subit pas de telles discriminations. Mais Alain Jakubowicz est convaincu qu’un racisme insidieux se développe dans “de véritables ghettos où les quelques familles d’origine européenne sont minoritaires”. Prendre leur défense est à la fois une question de principe et une stratégie de communication.

Dès son élection à la tête de la Licra, le 31 janvier 2010, il monte en première ligne. “J’ai dit : Amenez-moi un dossier de racisme anti-Blancs et nous irons [le défendre]”, confie-t-il au Monde. La journaliste du quotidien indique que son prédécesseur, Patrick Gaubert, avait centré son action sur la lutte contre l’antisémitisme – une politique dont voudrait se démarquer Alain Jakubowicz. S’il dément sur Twitter – “La ligne de la Licra est immuable depuis 1927, quel que soit son président” –, force est de constater que son arrivée ouvre une nouvelle voie. Il déclare notamment au site Web du magazine Marianne, le 7 novembre 2010 : “Toute l’histoire de la Licra nous conduit à être opposés aux statistiques ethniques, mais il faut faire des choix entre les maux et les mots.” Il juge cette piste intéressante pour “mesurer, selon les milieux, l’importance réelle des opinions inquiétantes”.

Aujourd’hui, néanmoins, les statistiques ethniques ne semblent plus à l’ordre du jour. Dans Le Monde, Alain Jakubowicz plaide même “en faveur d’une réflexion urgente destinée à renommer de manière plus neutre et plus adéquate” le racisme anti-Blancs. Le président de la Licra est pris en étau entre la volonté de combattre ce phénomène et le risque de cautionner une vision particulariste de la société – les “Blancs” recevant un traitement à part… “Prenons le temps de déconstruire la notion et d’en formuler une nouvelle à même de mieux cerner la réalité qu’à juste titre la Licra dénonce.” Telle devrait donc être la ligne qu’il défendra au prochain congrès de l’association, la fameuse “nouvelle donne”. Mais la bataille se joue aussi sur un terrain plus pragmatique : “Pour la malheureuse victime, maintient-il, il n’y a pas de débat sémantique.”

Sur le débat sémantique, lire aussi “Racisme anti-Blancs” : une expression controversée

* Ce procès devait se tenir fin 2012 (les faits remontent à septembre 2010), mais la polémique politique battait son plein, et l’avocate de la victime a souhaité un contexte plus serein. L’audience a été reportée au 26 avril.

* L’Institut national d’études démographiques (Ined) définit la “population majoritaire” comme l’ensemble des personnes qui ne sont ni immigrées ni fils ou fille d’immigrés. Les petits-enfants, en revanche, sont inclus. 18% de cette population déclarent (dans une enquête de l’institut de 2012 sur les “Registres de l’identité”) avoir fait l’expérience, au moins une fois dans sa vie, d’actes à caractère raciste.

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