Mariage gay : qu’en disent les philosophes ?

Les politiques, les associations, les psys se sont largement exprimés, mais qu’en pensent les philosophes ? Enquête.

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Débat ou pugilat ? Le mariage pour tous, dont le projet de loi sera  présenté à l’Assemblée Nationale le 29 janvier, est la polémique de l’année. Les opposants sont taxés d’homophobie, les partisans accusés de précipiter la fin de toute civilisation… Qu’on soit pour ou contre, avertit Alain Finkielkraut,« nous sommes conviés à changer de modèle ». Sylviane Agacinski rappelle que, à l’origine, le mariage est l’union d’un homme et d’une femme décidés à procréer : « le mot français matrimonial garde la trace du mariage latin, le matrimonium, qui a pour but de rendre une femme mère (mater). »

Mais pour Patrick Savidan, les hommes et les femmes ont toujours eu d’autres raisons de s’unir : « sans même aller jusqu’à parler d’amour, […] le mariage pouvait avoir des fonctions politiques et / ou économiques. » Ce que confirme l’anthropologue Françoise Héritier : à l’origine, le mariage est la concrétisation d’un accord d’échange et de paix, régi entre deux groupes humains, par exemple l’union des descendants de rois pour assurer une certaine stabilité entre les royaumes. Cela avait certes l’avantage de pérenniser cette alliance, mais ce modèle n’a plus lieu d’être.

En effet, depuis une cinquantaine d’années, c’est le mariage d’amour qui est de mise, le désir personnel prenant le pas sur la puissance normative de l’État. Comme l’explique Marcel Gauchet cette montée de l’individualisme a donné naissance aux grandes mobilisations en faveur des minorités, dans les années 80 et 90. L’homosexualité, entre autres, se banalise, tandis que le mariage traditionnel s’amenuise — les parents ne sont plus forcément mariés, les époux sans enfant deviennent légion… Dans ce contexte, l’idée que mariage et procréation seraient indissociables « a pour fâcheuse conséquence de faire d’un mariage sans enfant une sorte d’échec » remarque Patrick Savidan.

Dans le Code civil, cette union reste cependant attachée à une « présomption de paternité ». L’idée qu’il faudrait le réformer pour coller aux nouveaux modes de vie inquiète des philosophes attachés à l’autorité publique, comme Thibaud Collin auditionné par la commission des lois sur le mariage pour tous. « L’État va-t-il se mettre au service de l’individu total ? demande-t-il. « Plus l’on fonde les liens sur la seule volonté, plus l’on crée des occasions de conflits irréductibles car manquant de critères autres que la volonté. »

Ronald Dworkin confirme … en partie : certaines conventions doivent faire autorité sur les pratiques individuelles, mais pas toutes. La question est de savoir comment « décider des aspects de la culture qui doivent être collectivement influencés de cette façon,et de ceux qu’il faut abandonner à un processus de décision individuelle« . Pour ce libéral, le critère est simple : tant que ça ne porte pas atteinte à l’ordre public, la loi n’a pas son mot à dire. En l’occurrence, estime-t-il, la réforme du mariage ne pose pas de problème ; elle ne met pas la civilisation en péril, comme l’ont prétendu certains hommes politiques : « encourager les unions homosexuelles ne nuirait aucunement à la stabilité des mariages hétérosexuels », insiste Dworkin.

La société aurait même une bonne raison de le faire : l’égalité. Au Canada, rappelle le juriste Alain Roy, les parlementaires ont jugé discriminatoire la définition traditionnelle de l’union civile. Même des opposants au mariage gay ont voté la réforme, s’inclinant devant un principe d’égalité. Mais pour Sylviane Agacinski, « cette revendication n’a pu se formuler qu’à partir de la construction ou de la fiction de sujets de droit qui n’ont jamais existé : les “hétérosexuels” « . Concrètement : une personne homosexuelle a déjà le droit de se marier… mais avec une quelqu’un du sexe opposé. « La discrimination consiste à ne pas accorder les mêmes droits dans des conditions similaires », renchérit Xavier Lacroix. Repris par Christine Boutin, cet argument a soulevé un tollé chez les partisans de la réforme.

Certains adeptes des gender studies dénoncent ce modèle comme « hétérocentré », artificiel voire oppressant — Judith Butler en tête. Elle regrette cependant que la mobilisation ne soit pas en faveur de toutes les « familles alternatives » : « Je ne vois pas pourquoi, le mariage serait limité à deux personnes, cela me semble arbitraire et potentiellement discriminatoire ; mais je sais que ce point de vue n’est pas très populaire. » Michel Foucault se méfiait également du conservatisme qu’il décelait dans le mariage, y compris homosexuel : « Nous vivons dans un monde légal, social, institutionnel où les seules relations possibles sont extrêmement peu nombreuses, extrêmement schématisées, extrêmement pauvres. Il y a évidemment la relation de mariage et les relations de famille, mais combien d’autres relations devraient pouvoir exister ? »

Alain Renaut avance une solution originale et conciliante : faire d’un Pacs amélioré, garantissant l’essentiel des droits communs, le socle premier de toute union civile — entre personnes de même sexe ou non. « Serait-il absurde que, pour les couples hétérosexuels, le mariage constitue alors une option du Pacs, engageant des dispositions spécifiques », visant par exemple à promouvoir l’égalité homme – femme ? L’union entre deux personnes de même sexe serait aussi une option, équivalente au mariage donc, et d’autres types de relations pourraient voir le jour. Mais pour Élisabeth Badinter, le mariage reste la meilleure façon de banaliser l’homosexualité et d’en finir avec les discriminations. Seule « la représentation de personnes du même sexe devant Madame et Monsieur le maire contribuera puissamment à cette normalisation », insiste-t-elle devant la commission des lois.

S’il semble acquis que le mariage pour tous sera bientôt la norme, reste la question de l’homoparentalité et de l’assistance médicale à la  procréation. Prévue dans le projet d’origine, cette disposition a finalement été reportée sine die par le gouvernement. Un nouveau débat s’annonce, peut-être plus complexe. Car ce n’est plus seulement une question d’institution, de loi ou de modèle social, mais cela engage notamment l’usage que les hommes et les femmes feront de leurs corps.

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