« La religion peut soulager un meurtrier »

Sur Le Monde des religions

Dans son dernier livre, la psychanalyste et philosophe Sophie de Mijolla-Mellor s’interroge sur ce qui pousse un individu à tuer, la fascination que cet acte suscite et les interractions possibles avec des croyances spirituelles.

CC / h.koppdelaney

Qu’est-ce qui pousse un homme à tuer?

Nous avons beaucoup de mal à le saisir. Souvent, les médias parlent d’ailleurs d’un acte « incompréhensible » ou « barbare », tandis que la psychopathologie est immédiatement dans une logique de « diagnostic ». L’acte paraît impensable dans notre contexte civilisé. Pourtant, la pulsion de tuer existe au même titre que la pulsion sexuelle par exemple. Le commandement religieux « Tu ne tueras point » n’aurait pas de sens autrement.

Dans mon essai La Mort donnée, je distingue les meurtres collectifs, comme les guerres ou les massacres, et ceux qui sont commis par un homme. Dans le second cas, je propose trois grilles de lecture : tuer pour l’emprise -c’est-à-dire par ivresse de la toute puissance-, tuer pour survivre et tuer pour protéger son identité.

Cependant, ces trois explications peuvent coexister chez un même sujet, chacune se manifestant avec plus ou moins de force. De plus, les motivations individuelles, liées aux circonstances particulières de l’acte, restent prégnantes, et il faut se garder de faire des généralisations hâtives. Chaque meurtre est unique.

Comment pourrait-on à la fois tuer pour l’emprise, pour survivre et pour protéger son identité?

Le plus insupportable pour un homme est d’être soumis à l’imprévisibilité de la mort. La donner revient en quelque sorte à passer du côté du plus fort, à soumettre les autres au lieu d’être soumis. De ce point de vue, le meurtre est généralement perçu comme un acte de toute puissance.

Pour le reste, un homme peut subir une dépossession ou une humiliation telles qu’il a l’impression d’être réduit à néant. Le meurtre apparaît alors comme une manière de se restituer à soi-même et de redonner un sens à sa vie. C’est à la fois une question de survie et d’identité. Une fois que le sujet est enfermé dans cette logique, l’acte en lui-même ne pose plus de problème. Il est d’ailleurs parfaitement prémédité et n’a rien d’impulsif. Ça commence dès que la personne prend une arme ou en invente une.

Quel rôle peut jouer la religion dans l’esprit d’un meurtrier?

Il peut y avoir une tension entre une croyance, des valeurs et l’acte lui-même. Mais je n’ai pas de conception définitive de cette articulation. Quand un meurtrier se plonge dans la religion, il l’interprète généralement comme une éthique du pardon, quelque chose de secourable, avec l’idée qu’il ne faut pas simplement juger, mais aussi tenter de comprendre.

Il ne s’agit pas de sacrifice ni même du sentiment d’être missionné par Dieu. Simplement, un meurtrier ne s’explique jamais tout à fait son acte, et la religion, en offrant des explications transcendantes, peut le soulager.

Dernièrement, l’assassinat d’une famille à Nantes a défrayé la chronique. Pourquoi?

Parce que c’est difficile à saisir, précisément, et que nous voulons immédiatement plaquer des explications sans jamais y parvenir tout à fait. Dans le cas que vous évoquez, c’est flagrant : nous entendons tout ou presque, alors que personne ne sait rien et que le principal intéressé ne s’est pas exprimé.

Un meurtre reste insondable et fascinant : on voudrait donner à entendre que l’on comprend, alors on fait immédiatement du roman ou du diagnostic. Mais il y a quelque chose d’incommensurable entre les circonstances de départ, souvent communes, et ce qui empêche un homme d’imaginer une autre option.

En outre, le public a régulièrement besoin d’une image de meurtrier pour se dire que les pulsions qui sont en lui sont en fait celles de quelqu’un d’autre. Il peut ainsi s’identifier à lui et, en même temps, se dire que c’est quelqu’un de bien différent qui va payer. Ce coupable rassure une collectivité qui se demande toujours si elle aurait pu passer à l’acte. Il suffit de voir la quantité de romans de meurtres et de faits divers dans les journaux pour s’en rendre compte.

Pour aller plus loin

La Mort donnée, essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre (PUF, 336 p., 26 €).

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Classé dans Philosophie, Psychologie, Religion, Société

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