La culture dominante n’est pas celle que vous pensez

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Concert de LiSA à Paris, ©Viola Kam

À votre avis, quels sont les jeux et jouets les plus vendus en France ?Spontanément j’aurais répondu Lego, Playmobil, les figurines Barbie, Star Wars, ou peut-être Lilo & Stitch… Pourtant ces marques sont devancées par la véritable star du divertissement : Pokémon. Cette licence japonaise multi-facettes (cartes à jouer, jeux vidéo, figurines…) trône au sommet des rayons français. Pikachu pèse plus lourd dans les cours de récréation – et le portefeuille des adultes – que Superman ou la bande dessinée Mortelle Adèle.

J’y ai repensé dimanche en faisant une immense queue au Zénith de Paris, pour accéder au concert de la chanteuse japonaise LiSA. La presse culturelle et musicale n’en a pas parlé, pourtant elle est à mes yeux l’une des plus grandes rock stars actuelles. La foule était galvanisée ; dans la fosse des milliers de fans de tous âges chantaient sans les comprendre des paroles apprises phonétiquement, certains déguisés en personnages de manga, ou équipés de bâtons lumineux fluo pour accompagner des chorégraphies complexes… Je n’avais jamais vu une telle ferveur – et pourtant j’ai assisté à d’autres concerts cultes, de Rage Against the Machine aux Red Hot Chili Peppers en passant par Pantera.

Concert de LiSA à Paris, ©Viola Kam

Comment un tel évènement peut-il passer inaperçu dans les médias traditionnels ? Pourquoi continue-t-on de se focaliser sur la pop culture anglophone ou américaine ? Aujourd’hui, les stars coréennes de la K-pop se hissent au sommet des charts mondiaux, les mangas japonais représentent près de la moitié des bandes dessinées vendues en France, et le réseau social chinois TikTok est devenu l’un des principaux prescripteurs culturels des jeunes. Ce décalage m’interpelle régulièrement : comme si l’Occident avait perdu le monopole de l’influence culturelle, mais que nous avions encore du mal à le réaliser.

Pour cause, la pop culture asiatique a longtemps été méprisée en France, comme l’illustre l’histoire des mangas et des dessins animés japonais. Le sociologue Olivier Vanhée a documenté la panique morale qu’ils ont suscitée dans les années 1980-90 : qualifiés de « japoniaiseries », jugés violents, vulgaires, commerciaux, abrutissants… Pendant ce temps les fans ont développé leur propre réseau de diffusion et de valorisation, en marge des prescripteurs traditionnels.

Aujourd’hui un mouvement de légitimation a certes inversé la tendance ; musées, médias, bibliothèques et autres acteurs culturels offrent désormais un espace à la pop culture asiatique. Mais cette reconnaissance reste sélective. Olivier Vanhée montre par exemple que la légitimation du manga s’est accompagnée de nouvelles hiérarchies internes. Certaines œuvres et auteurs acquièrent plus de prestige que d’autres. C’est également mon sentiment : si le cinéaste Hayao Miyazaki est reconnu comme un immense artiste, des titres magistraux comme L’Attaque des titans ou Death Note restent peu valorisés.

Planche de kamishibai : Ôgon dani no kettô (nda : Le Duel de la vallée de l’or, Uchida Susumu (?-?), Japon, vers 1960, encre et couleurs sur papier, 26 x 35 cm © Collection Pierre-Stéphane Proust

Faut-il plus généralement changer de lunettes avec l’Asie ? Juste avant l’été, le politologue Gilles Gressani soulevait une question déstabilisante dans l’introduction d’un ouvrage collectif, L’Ennemi qui nous désigne (Gallimard, 2026) : sommes-nous capables de citer trois personnalités chinoises vivantes ? Faites le test, vous allez probablement échouer ; même des journalistes spécialistes de questions internationales s’en sont révélés incapables. Pourtant la Chine pèse « la moitié de ce qui compte en géopolitique et en économie », insiste-t-il.

« Ça dit quelque chose de fondamental », ajoute-t-il dans les médias. « On vit dans le monde des années 2000 et on ne s’est pas rendu compte qu’on est plus proche du monde des années 2050. » Pendant longtemps, les États-Unis ont dominé la culture mondiale : Hollywood produisait les films, l’industrie musicale les pop stars, et Disney des licences cultes, tandis que les séries nord-américaines occupaient nos télévisions. C’est ce monde qui a donné naissance au concept de « soft power », forgé par le politiste Joseph Nye dans les années 1990, pour désigner la capacité d’un pays à séduire plutôt qu’à contraindre. Aujourd’hui, rappelle le chercheur Pierre-William Fregoneseles productions sud-coréennes, japonaises et chinoises ont bouleversé ce paysage.

Les États-Unis ne sont pas totalement hors-jeu. Le box-office estival, largement dominé par L’Odyssée de Christopher Nolan et un nouvel opus de Spider-Man, en est une bonne illustration. Le phénomène ressemble plutôt à une fragmentation du paysage : nous avons cessé d’avoir une culture dominante unique au profit d’une diversité d’imaginaires et de références. L’une des plus grandes stars de la pop mondiale est désormais espagnole (Rosalía), la dernière sensation du rock est italienne (Måneskin), et le Japon envoie d’immenses artistes au Zénith.

Concert de LiSA à Paris, ©Viola Kam

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