Génétique : des “hommes moutons” en laboratoire

Des chercheurs ont implanté des cellules humaines dans un embryon animal. Objectif ultime : la création d’organes destinés à des greffes. Cet article est paru dans Ebdo (semaine du vendredi 9 mars 2018).

Une précédente expérience, en 2017, a consisté à implanter des cellules humaines (en rouge) dans un embryon de porc © Juan Carlos Izpisua Belmonte/Salk

Rassurez-vous, aucun scientifique n’a joué les docteurs Moreau en créant des animaux à tête humaine ; mais l’expérience reste spectaculaire. Une équipe de l’Université de Stanford a annoncé, mi février au congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, avoir cultivé des embryons de moutons dotés de 0,01 % de cellules humaines. Ce genre d’organisme “chimère” – composés de cellules ayant des origines génétiques différentes – a déjà été obtenu l’an dernier avec des porcs et des humains, et depuis 2010 avec des souris et des rats. Mais c’est la première fois que deux espèces aussi différentes sont mêlées avec succès.

Expérience interdite en France
Concrètement, les chercheurs commencent par prélever des cellules bien particulières sur un embryon humain. « Au tout début du développement, rappelle le biologiste Pierre Savatier*, directeur de recherche à l’Inserm, certaines ont la faculté de se transformer en n’importe quel type de cellule spécialisée – pour générer tantôt des neurones, tantôt des muscles, etc. » Pour réaliser une chimère, il suffit donc d’extraire ces “cellules souches pluripotentes” avant qu’elles ne soient différenciées, et de les implanter dans un embryon animal à un stade tout aussi précoce. « En théorie, elles vont se mélanger avec celles de l’organisme hôte et participer à son développement au même titre. »

Cette photo montre, de gauche à droit, une chimère rat-souris, un rat et une souris. La chimère rat-souris a été conçue en injectant des cellules souches pluripotentes de souris dans l’embryon d’un rat (Tomoyuki Yamaguchi).

Un rat avec le pancréas d’une souris
L’expérience reste interdite en France, et même à l’étranger les embryons ont été détruits au bout de 28 jours… Une limitation qui ne tient pas pour deux espèces animales. L’année dernière, des chercheurs sont ainsi parvenus à développer un pancréas de souris dans un rat. « Le protocole reste le même, détaille Pierre Savatier, sauf qu’une manipulation génétique empêche les cellules du rat de developper un pancréas. Du coup, celles de la souris prennent le relais. » Une fois l’embryon réimplanté dans un utérus, l’animal a pu naître et survivre, ouvrant la voie à nouvelles perspectives pour la greffe thérapeutique.

Un but ultime serait en effet de créer des organes humains dans un animal, pour ensuite les greffer à des patients en attente. Mais les obstacles sont encore nombreux ; les chercheurs obtiennent au mieux 0,01 % de tissus humains chez l’hôte, et il en faudrait cent fois plus au bas mot. « Surtout, renchérit Pierre Savatier, pour  savoir si l’organe obtenu serait fonctionnel ou compatible, il faudra laisser le développement se poursuivre jusqu’à son terme. » Et le débat devient alors juridique mais aussi éthique.

* À lire : Biotechnologies : quelles conséquences sur l’homme à venir ?, avec Elisabeth Matthys-Rochon, L’Harmattan, 2012

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