À Strasbourg, un pan d’histoire entre au patrimoine

Bâti par l’empire allemand après la guerre de 1870, la « Neustadt » de Strasbourg est entré en 2017 au patrimoine mondial de l’Unesco. Une sociologue se penche sur le rapport des habitants à ce vaste ensemble architectural, entre histoire, patrimoine et vie quotidienne. Cet article est paru dans CNRS Le Journal.

Vue du palais universitaire, dans le quartier de la Neustadt, à Strasbourg, en 2016. © C. SCHRODER/Université de Strasbourg

Avec ses villas chics et ses rues populaires, son architecture de style Art nouveau, néogothique ou encore heimatschutz, la Neustadt à Strasbourg brille par son éclectisme mais n’en conserve pas moins une troublante homogénéité. C’est peut-être cette singularité qu’a voulu consacrer l’Unesco, en inscrivant une grande partie de cet ensemble de quartiers au patrimoine mondial de l’humanité, le 9 juillet 2017 (le quartier médiéval de la Grande Île est lui inscrit depuis 1988). Ces immeubles bourgeois de quatre ou cinq étages, édifiés à partir des années 1880 et alors à la pointe de la modernité, avec leurs grands espaces intérieurs et leurs équipements de confort, ont en effet traversé le temps sans avoir à subir de rénovations profondes, perpétuant le souvenir brut d’une époque révolue.

« Beaucoup de bâtiments avaient dès l’origine des ascenseurs, le gaz à tous les étages, des balcons ou encore des jardins privés », détaille Cathy Blanc-Reibel, qui mène une thèse sur l’institutionnalisation de ce patrimoine. Pour répondre aux nouveaux modes de vie du XXIe siècle, des aménagements ont certes dû intervenir ici ou là – jardins transformés pour accueillir des conteneurs de tri sélectif ou des bicyclettes, cuisine rapprochée du salon dans certains appartements, etc. Mais la volonté de préserver ce morceau d’histoire semble paradoxalement plus forte que jamais. « Les pratiques ordinaires des habitants s’efforcent de concilier deux injonctions antagonistes, poursuit la chercheuse : le respect du patrimoine et son usage au quotidien. »

Naissance d’une conscience patrimoniale

Contrairement à une idée reçue, la « Neustadt » – « ville nouvelle » en allemand – n’est donc pas la « mal aimée » de Strasbourg, au motif qu’elle fut bâtie au sortir de la guerre franco-prussienne de 1870, lorsque l’Alsace-Lorraine était passée sous l’autorité du deuxième Reich. « Quand la région est redevenue française, il était certes de bon ton de ne pas aimer tout ce qui était allemand ; mais les habitants restaient tout de même attachés à l’immeuble où avaient vécu leurs grands-parents et en prenaient soin, nuance Cathy Blanc-Reibel. Jusqu’en 1918, plus de la moitié des commanditaires de constructions étaient strasbourgeois ou alsaciens. »

Beaucoup de bâtiments avaient dès l’origine des ascenseurs et le gaz à tous les étages. © C. BLANC-REIBEL

Les premiers signes de patrimonialisation deviennent plus manifestes dans les années 1970, peut-être parce que la hache de guerre avec l’Allemagne semble bien enterrée à cette époque. Ils s’expriment alors parfois de façon spectaculaire, par exemple lorsque des Strasbourgeois se mobilisent – en vain – pour protester contre la destruction d’un hôtel impérial typique de la période allemande, la « Maison rouge ». Mais aussi de façon plus locale et insensible : « On voit des assemblées de copropriétaires voter un ravalement de leur cage d’escalier en accord avec l’histoire de leur immeuble, ou décidant même de reconstruire d’anciens murs à l’identique en guise de réhabilitation, énumère Cathy Blanc-Reibel. À tous les niveaux, des initiatives se multiplient pour valoriser cet ensemble architectural. » Une série de maisons de style Art nouveau commencent ainsi à être inscrites au titre des monuments historiques à partir de 1975. « Les dossiers sont portés par des acteurs institutionnels, mais aussi des associations locales ou des collectifs d’habitants », précise la chercheuse.

Une vaste étendue urbaine

Le nom comme les frontières précises de la Neustadt restent mal connus. Les habitants évoquent le plus souvent « le quartier allemand » ou « le quartier wilhelmien », et pensent généralement au périmètre situé entre la place de la République et l’université de Strasbourg. « En réalité, objecte Cathy Blanc-Reibel, la Neustadt représente les deux tiers de la ville ! Ce n’est même pas un quartier mais une vaste extension urbaine, recoupant tout un ensemble de travaux étalés sur plusieurs décennies » – à l’image, par exemple, de l’architecture haussmannienne à Paris : celle-ci est certes unifiée, plus ou moins concentrée selon les arrondissements, et historiquement bien située, mais elle ne constitue pas pour autant un quartier précis de la capitale… « Le terme de “Neustadt” prend surtout de l’ampleur à partir de 2010, poursuit la chercheuse, lorsque le service de l’inventaire du patrimoine de la région Grand Est commence à recenser l’ensemble des édifices correspondants. » La décision récente de l’Unesco de classer toute une partie du site encourage encore le développement de cette conscience patrimoniale. « D’un côté, analyse Cathy Blanc-Reibel, la politique locale se montre soucieuse de valoriser une identité franco-allemande à l’heure de la construction européenne. De l’autre, il y a une forte appropriation de l’histoire locale par les habitants : beaucoup se disent fiers de cette reconnaissance, dans un contexte historique frontalier désormais assumé. »

Au périmètre de la Grande-Île (en orange), déjà inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco en 1988, s’ajoute désormais la zone de la Neustadt, extension urbaine de la fin du XIXe siècle. © GCT-CUS – Mission Patrimoine

Un label qui suscite des sentiments mêlés

Le terme de « Neustadt » peine encore à entrer dans les mœurs, mais beaucoup de Strasbourgeois n’hésitent plus à s’intéresser aux documents d’archive ou à mobiliser leurs propres souvenirs familiaux pour préserver un immeuble, une façade, une ambiance… « C’est fascinant, s’étonne encore Cathy Blanc-Reibel, car c’est un ensemble relativement récent pour être considéré comme un patrimoine. » La Neustadt est en effet l’un des rares sites « modernes » à faire son entrée à l’Unesco – à l’exception notoire de la ville reconstruite du Havre. « Lorsque l’on interroge les habitants sur les raisons de cette patrimonialisation, relève la chercheuse, l’ancienneté n’apparaît qu’en quatrième position, loin derrière l’architecture monumentale, la mémoire locale et l’authenticité. » Preuve que le ressenti l’emporte, d’une certaine façon, sur des considérations plus historiques ou rationnelles. La labellisation de la Neustadt est d’ailleurs perçue de façon très ambivalente : si une écrasante majorité d’habitants considère qu’elle aura un impact positif pour la ville – pour le tourisme notamment –, un tiers des Strasbourgeois juge positif d’y habiter, un tiers exprime un avis négatif, et un tiers oscille entre les deux. « À l’avenir, il sera intéressant d’étudier quel impact cette patrimonialisation aura sur les pratiques urbaines et le marché de l’immobilier », envisage Cathy Blanc-Reibel. Toute la question étant de trouver un équilibre entre un attachement au passé et une modernisation irrémédiable.

 

À lire : La Neustadt de Strasbourg. Un laboratoire urbain (1871-1930). Collectif : Cathy Blanc-Reibel, Hervé Doucet, Florent Fritsch, Olivier Haegel, François Igersheim, Delphine Issenmann, Jean-Philippe Meyer, Élisabeth Paillard, Marie Pottecher, Frank Schwarz, Marc Spieser. Editions Lieux Dits, Septembre 2017.

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Classé dans Histoire, Société

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