Quand l’art aide à résister à la terreur

À première vue, l’art ou la littérature ne paraissent pas les plus appropriés pour lutter contre le terrorisme… Et pourtant, ces disciplines aident à ne pas se laisser happer par la peur et la colère en privilégiant un autre imaginaire, comme l’a développé un récent colloque scientifique. Cet article est paru dans Le Journal du CNRS.

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Les arts ont-ils quelque chose à nous apprendre sur le terrorisme ? Peuvent-ils nous aider à mieux le comprendre et peut-être même à mieux le vivre ? Pour Catherine Grall, maître de conférences en littérature générale et comparée à l’université de Picardie Jules-Verne, qui a organisé un colloque sur « la littérature et les arts face au terrorisme » en septembre 2016, ces disciplines ne traitent évidemment pas du terrorisme au même titre que la géopolitique ou les sciences sociales par exemple. Néanmoins, parce qu’elles travaillent, outre la raison, la sensibilité et les émotions, elles permettent de porter un autre regard sur les attentats, sur la violence, sur le sens du mot « terrorisme » à différentes époques – passé historique, présent, mais aussi futur possible.

Selon le plasticien Édouard Rolland, docteur en arts et sciences de l’art, quelques artistes ont abordé ce sujet dans les années 1990 (tels Philippe Perrin et Philippe Meste), suite aux attentats et prises d’otages perpétrés par le GIA notamment, mais les œuvres se sont surtout multipliées à partir du 11 septembre 2001. Les images de l’effondrement des tours du World Trade Center ont donné lieu à quantité de reproductions, de détournements ou de représentations – à l’image du tableau dédié de Gerhard Richter, qui se trouvait dans un autre avion en direction de New York, le jour des attentats.

September, de Gerhard Richter (2005), conservé au musée d’Art moderne (MoMA) à New York. © Gerhard Richter 2017 (0030)

September, de Gerhard Richter (2005), conservé au musée d’Art moderne (MoMA) à New York. © Gerhard Richter 2017 (0030)

Édouard Rolland a lui-même réalisé une mise en scène parodique du drame, intitulée Hope, où un avion de papier blanc est suspendu face à une sombre silhouette en rubans adhésifs, rappelant les tours de Manhattan. « En fonction de la perspective sous laquelle vous regarderez l’œuvre, vous aurez l’impression que l’avion se dirige vers les tours ou qu’il prend une autre direction », explique-t-il. Cette « catastrophe sans conséquence » symbolise tout à la fois le drame et l’espoir qu’il ne se soit jamais produit.

Dans un texte de 1912 intitulé Drames, faisant écho au naufrage du Titanic, le philosophe Alain écrivait que, après une catastrophe, les morts ne cessaient jamais de mourir dans l’imagination des survivants. « En faisant de l’art sur le terrorisme et face au terrorisme, développe Édouard Rolland, les artistes réactivent notre mémoire, de sorte que les victimes ne cessent au contraire jamais de vivre, puisque nous ne les oublions pas. » « Notre culture a toujours cherché à combler une absence ou un vide grâce à des images », relève de son côté Anna Guilló, maître de conférences en arts plastiques à l’université d’Aix-Marseille.

Hope, d’Édouard Rolland (2009). Installation in situ, Bruxelles. © Édouard Rolland

Hope, d’Édouard Rolland (2009). Installation in situ, Bruxelles. © Édouard Rolland

« Un retour brutal du Réel »
D’autres artistes sont allés plus loin et ont tenté de représenter le terrorisme « de l’intérieur ». En 2010, l’artiste français Damien Marchal a ainsi créé une installation intitulée « Garage Truck Bomb » (ou le bombardier du pauvre), représentant un camion-poubelle piégé. Les visiteurs avaient la possibilité de déclencher une explosion – sonore évidemment – en envoyant un simple SMS, sans forcément se trouver sur place d’ailleurs. « Damien Marchal travaille depuis longtemps sur le thème du “passage à l’acte”, précise Édouard Rolland. Cette œuvre permet ainsi aux visiteurs de ressentir, même de façon lointaine, le choix auquel se confronte le terroriste. » En outre, cette installation s’inspire d’un attentat perpétré au Koweït en 1983 : les terroristes avaient remarqué que les camions-poubelles étaient les seuls véhicules non militarisés autorisés à entrer à l’ambassade américaine, explique Édouard Rolland. L’installation de Damien Marchal rappelle ainsi que l’action terroriste témoigne d’une froide ingéniosité, d’une planification rigoureuse, technique et technologique.

Garbage Truck Bomb (Le bombardier du pauvre), de Damien Marchal (2010). ©Benoit Mauras/La Criée centre d'art contemporain

Garbage Truck Bomb (Le bombardier du pauvre), de Damien Marchal (2010). ©Benoit Mauras/La Criée centre d’art contemporain

Comme le rappelle Olivier Long, peintre et maître de conférences en arts plastiques et sciences de l’art au sein du laboratoire « Arts, Créations, Théories, Esthétiques » (Acte)2, les terroristes répètent soigneusement la mise en scène de leurs attentats, en s’assurant le plus souvent de la présence de caméras le jour J – à l’image de l’assassinat de l’ambassadeur de Turquie, le 19 décembre 2016. « Ils nous abreuvent d’images chocs pour nous sidérer », explique Olivier Long. Il est en effet établi que les mouvements terroristes se forment à des techniques de propagande, comme la production et la diffusion de montages photos et audiovisuels. « Les Jésuites de l’âge baroque exposaient déjà leurs fidèles à des images physiques et mentales de façon répétée, presque hypnotique, pour les plonger dans un état d’extase, poursuit Olivier Long. Le terrorisme fait ainsi fond sur les ambiguïtés de notre culture iconique. » Dans son ouvrage La poésie et la gnose, l’écrivain Yves Bonnefoy montrait en effet que « le réel », au sens de Lacan, était en deçà de la littérature et ne pouvait se retrouver qu’à travers certaines formes de transe. De même, un attentat serait « un retour brutal du réel, qui abolit nos chaînes causales et nos représentations, mais pour nous rendre stupides », estime Olivier Long.

Une alternative à la peur
Pour Catherine Grall, les artistes comme les terroristes cherchent à provoquer un choc émotionnel pour modifier les opinions, les sentiments et les modes de vie des spectateurs ou des victimes. « On peut même se demander si, parfois, certains artistes ne se tiennent pas face aux terroristes comme devant un miroir… » Historiquement en effet, des artistes ont envisagé certaines formes d’attentat comme des sources d’inspiration voire des modèles artistiques, à l’image du mouvement surréaliste. André Breton déclarait ainsi que « l’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, sur la foule ». C’est avant tout une image, précise Édouard Rolland : comme le philosophe Nietzsche voulait « poser des questions avec le marteau », c’est en faisant exploser tous les codes – catégories, médiums, frontières, etc. – que les surréalistes comme Dada voulaient faire de l’art. Ainsi que le souligne Catherine Grall en effet, les artistes respectent la vie humaine et cherchent à enrichir notre imaginaire, lorsque les terroristes veulent tuer leurs victimes et plonger une société dans la terreur… Parce qu’ils valorisent un autre imaginaire, tout en posant des questions idéologiques et politiques, les arts pourraient ainsi nous aider à ne pas laisser nos représentations être happées par la peur et la colère, et nous permettre de mieux vivre dans une société menacée par le terrorisme.

En ligne : les vidéos des différentes interventions lors du colloque « La littérature et les arts face au terrorisme » sont à visionner ici.

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