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Elle court, la rumeur insolente

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Faut-il en parler ou pas ? C’est la question qui anime les journalistes, alors que la vie privée du couple présidentiel fait les choux gras de Twitter, des blogs et des tabloïds. Mais elle est vaine, la rumeur parle d’elle même. « D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait », résume Beaumarchais dans son opéra, Le Barbier de Séville (Acte II, scène 8).

La rumeur est liquide. Rien ne freine son déploiement, ni le démenti ni les conséquences qu’elle entraîne. Dans une Chronique de la haine ordinaire (10.02.86), l’humoriste Pierre Desproges la dépeint en quelques lignes d’une féroce précision. « Elle est sale, elle est glauque et grise, insidieuse et sournoise, d’autant plus meurtrière qu’elle est impalpable. On ne peut pas l’étrangler. Elle glisse entre les doigts comme la muqueuse immonde autour de l’anguille morte. Elle sent. Elle pue. Elle souille. C’est la rumeur. »

Élogieuse ou calomnieuse, vraie ou fausse, elle répand son fiel. Dans le conte de Voltaire Zadig ou la destinée par exemple, elle impose à cet homme « juste » et « véridique »* une route qui semble tracée d’avance, que celui-ci ait volé ou pas, courtisé ou méprisé des femmes mariées, complimenté ou insulté le roi, etc. « O vertu ! À quoi m’avez-vous servi ? Deux femmes m’ont indignement trompé ; la troisième, qui n’est point coupable, et qui est plus belle que les autres, va mourir ! Tout ce que j’ai fait de bien a toujours été pour moi une source de malédictions, et je n’ai été élevé au comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible précipice de l’infortune. » (Chap. VIII). Indifférente à la morale comme aux faits, la rumeur est de ce point de vue un destin plutôt qu’un discours.

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De Lisbonne à Haïti, penser la catastrophe

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Le tremblement de terre qui a frappé Haïti soulève un problème vieux comme le livre de Job : peut-on concilier l’existence d’une tragédie et l’idée de justice ?

Qu’auraient pensé Voltaire et Rousseau du séisme haïtien ? Mardi à 16h53 heure locale (22H53 à Paris), un tremblement de terre d’une magnitude de 7,3 sur l’échelle de Richter frappe Haïti au coeur : l’épicentre est localisé à seulement 15 kilomètres de la capitale, Port-au-Prince, et 30 kilomètres de profondeur. Une trentaine de répliques s’ensuivent, estimées jusqu’à une magnitude de 5,9. Le bilan, encore inestimable, s’annonce désastreux : interrogé mercredi par la chaine américaine CNN, le premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive craint qu’il ne soit « bien au-dessus de 100 000 morts ».

Un séisme analogue, à Lisbonne le 1er novembre 1755, a été la source d’une controverse philosophique. Aussitôt, Voltaire écrit un Poème sur le désastre de Lisbonne, dans lequel il critique un certain optimisme : en l’occurrence, l’idée qu’une telle tragédie ne devrait pas être perçue comme un mal, mais seulement comme un phénomène dont l’aspect positif échappe à l’homme. Il s’attaque ainsi aux formules « tout est bien » et « l’homme jouit de la seule mesure du bonheur dont son être soit susceptible », qu’il attribue à Leibniz et Alexander Pope. Il développe aussi cette position dans Candide, ou l’Optimiste (1759), dans lequel le professeur Pangloss, précepteur de Candide, ne cesse de répéter, au milieu des massacres et des catastrophes, que nous vivons dans « le meilleur des mondes possibles ».

Jean-Jacques Rousseau répond au poème de Voltaire en lui écrivant une Lettre sur la Providence. Entre autres arguments, il relativise le caractère naturel des catastrophes telles qu’un tremblement de terre, soulignant que « la nature n’a point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul ». Puis il réaffirme un très relatif optimisme : « De tant d’hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, plusieurs sans doute, ont évité de plus grands malheurs […] il n’est pas sûr qu’un seul de ces infortunés ait plus souffert que si selon le cours ordinaire des choses, il eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l’est venu surprendre ».

Sans trancher entre ces deux conceptions morales, il convient de signaler, à la suite de Sylvestre Huet, journaliste scientifique à Libération, et du journal suisse Le Temps, que le désastre qui frappe aujourd’hui Haïti a été annoncé dès 2002 par Éric Calais, géophysicien et consultant du Bureau des mines et de l’énergie à Port-au-Prince. Celui-ci a publié il y a huit ans un rapport qui dénonçait, outre le risque sismique, la précarité des installations et des constructions, et leur extrême vulnérabilité en cas de violentes secousses. Ainsi, cette catastrophe peut tout à la fois se qualifier de « naturelle » et cependant engager des responsabilités humaines.

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