« Matrixé », « manosphère », « onigiri »… ce que les nouveaux mots disent de nous

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Mardi 12 mai, comme chaque printemps, le dictionnaire Le Petit Robert a dévoilé sa nouvelle moisson pour l’édition de 2027. On y trouve pêle-mêle « manosphère », « neurodivergent », « aide à mourir », « entraîner une IA », mais aussi « onigiri », « airfryer » ou encore « matrixer ». Certains y voient un enrichissement de la langue, quand d’autres dénoncent un français dégradé. En réalité, les lexicographes (qui rédigent les dictionnaires) enregistrent des usages déjà stabilisés dans les conversations, textes et médias. Le dictionnaire fonctionne moins comme une autorité, imposant un lexique, que comme une encyclopédie naturaliste, répertoriant de nouvelles espèces.

Pour autant, ces nouveaux mots ne transforment-ils pas notre manière de penser ? Cette intuition a été popularisée par George Orwell dans son roman 1984. Un régime totalitaire y impose une « novlangue » pour éradiquer la possibilité même de penser certaines idées. Moins il existe de mots pour exprimer une réalité, plus celle-ci deviendrait difficile à concevoir. Du côté des sciences du langage, cette théorie fait écho à la « relativité linguistique ». Le vocabulaire déterminerait et découperait notre vision du monde ; parler français, russe ou hindi reviendrait à habiter différents univers mentaux.

Aujourd’hui la plupart des linguistes et psychologues rejettent cette idée. Les langues ne sont pas des prisons mentales. Si les mots déterminaient réellement ce qu’il est possible de penser, la traduction serait presque inconcevable par exemple. Or les humains traduisent, inventent des néologismes ou bricolent des métaphores pour exprimer de nouvelles idées. Le consensus scientifique actuel défend ainsi une version « faible » de la relativité linguistique : les mots ne nous empêchent pas de penser ; ils orientent notre attention. Ils rendent certaines distinctions plus visibles, plus familières ou plus faciles à mobiliser mentalement. Ils agissent moins comme des barreaux que comme des projecteurs.

En russe par exemple, il existe deux termes pour désigner ce que les francophones appellent le bleu : « siniy » pour des bleus foncés et « goluboy » pour des bleus clairs. Des expériences ont confirmé que les russophones perçoivent plus facilement cette différence, mais cela ne signifie pas qu’ils voient une couleur invisible aux autres humains ! Simplement, leur langue rend certaines distinctions plus automatiques et plus disponibles mentalement.

Ces effets touchent aussi des catégories sociales. Depuis une quinzaine d’années, le psycholinguiste Pascal Gygax et ses collègues étudient par exemple le « masculin générique » en français. Leurs expériences montrent que, si vous lisez une phrase comme « les chirurgiens sont entrés dans la salle », vous imaginez bien plus souvent des hommes que des femmes — même si la règle grammaticale est censée inclure les deux. Certaines formulations rendent des images mentales plus saillantes que d’autres. Ces effets sont souvent modestes, mais deviennent significatifs lorsqu’ils se répètent quotidiennement dans les médias, l’école ou les institutions.

Le choix des mots peut aussi modifier nos jugements.Une étude américaine a par exemple montré que des professionnels de santé étaient plus sévères avec une personne décrite comme un « substance abuser » (« toxicomane ») que lorsqu’elle était présentée comme souffrant d’un « substance use disorder » (« trouble lié à l’usage de substances »). Le premier terme évoque davantage une faute morale ; le second un problème de santé. On retrouve ce phénomène dans une multitude de débats publics : parler de « charges » ou de « cotisations », de « migrant » ou « d’expat », n’induit pas les mêmes réactions émotionnelles et orientations politiques.

C’est aussi ce qu’avait observé le philologue allemand Victor Klemperer sous le nazisme – un travail souvent rapproché de celui d’Orwell. Dans ses recherches sur la langue du IIIe Reich, nommée « LTI », il décrit une imprégnation progressive des esprits par des automatismes discursifs : slogans martelés, superlatifs permanents, vocabulaire héroïque ou apocalyptique, répétition obsessionnelle des mêmes catégories… Le danger naît d’un environnement saturé de formules toutes faites, rendant certaines interprétations de plus en plus naturelles.

Ainsi l’explosion récente d’un vocabulaire lié à l’intelligence artificielle, à la santé mentale, aux identités sociales ou encore à l’écologie, témoigne autant de transformations techniques et sociales que de déplacements de notre attention collective. Plus que des curiosités linguistiques, les nouveaux mots du dictionnaire révèlent ce qu’une époque apprend progressivement à voir, à discerner et à débattre.