Tombouctou, victime des iconoclastes salafistes

Le saccage de mausolées et de mosquées au Mali s’inscrit dans le contexte immédiat de guerre civile, mais aussi dans celui, historique, d’une lutte fratricide entre soufisme islamique et salafisme wahhabite.

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Sur cette capture vidéo, des rebelles islamistes d’Ansar Eddine détruisent un mausolée à Tombouctou, le 1er juillet © AFP

« Al Qaeda est en guerre contre l’islam », résume sur son blog Jean-Pierre Fillu, membre du Centre d’étude et de recherche internationale, spécialiste du monde arabe. À Tombouctou, dans le Nord du Mali, les rebelles islamistes d’Ansar Eddine, qui se revendiquent d’Al Qaeda au Maghreb islamique, ont détruit une dizaine des quelques 330 mausolées établis ; ils ont également brisé la porte d’entrée de la mosquée Sidi Yayia qui, traditionnellement, devait rester close. »C’est un sacrilège sans précédent, estime Jean-Pierre Fillu, qui provoque la terreur de la population locale. Al Qaeda démontre que, sous couvert de discours guerriers contre les ‘infidèles’, c’est bel et bien contre les musulmans en chair et en os, contre l’islam pratiqué et vécu, au Mali et ailleurs, qu’elle est en guerre. »

« Nous allons tous les raser », rétorque Sandah Ould Bou Amama porte-parole du groupe Ansar Eddine, interrogé par Rue89. « Et nous avons bientôt terminé. Nous ne faisons qu’appliquer la charia qui ne tolère pas qu’une tombe soit plus élevée qu’une autre. De plus, ces mausolées sont adorés en dehors de Dieu le tout puissant et ils servaient aussi de lieux de pèlerinage commercial. Tout cela est interdit. » Interrogé par l’AFP, un membre de la famille d’un imam affirme que les islamistes s’en sont pris à la mosquée, car des habitants « disaient que le jour où on ouvrirait cette porte, ce serait la fin du monde et [les islamistes] ont voulu montrer que ce n’est pas la fin du monde ». Cette porte, située côté sud de la mosquée, est fermée depuis des décennies et mène vers un tombeau de saints.

Si les islamistes l’avaient su, « ils auraient tout cassé », ajoute un autre témoin. Les mausolées sont considérés comme assurant la protection de la ville, résume Eric Huysecom, archéologue et anthropologue suisse, pour Sciences et Avenir. Les habitants de la région font souvent appel aux saints inhumés, au travers de prières, pour obtenir des bénédictions pour la réussite de récoltes ou des expéditions caravanières, du bonheur durant le mariage, etc… » « C’est l’islam populaire, qui véhicule certes quelques superstitions, mais très attachant », souligne à son tour, le Père Étienne Renaud, ancien directeur de l’Institut pontifical d’études Arabes et d’islamologie à Rome, dans le journal La Croix. C’est un islam parfois lié au soufisme, « mais qui le déborde ». Eric Huysecom renchérit : « Ces monuments sont le témoignage d’un islam « d’ouverture », d’un islam « rayonnant », tant dans le domaine des arts, de la littérature que des sciences ou de la médecine, mais aussi d’un islam de tolérance, où le non musulman avait aussi sa place. »

« La majorité des saints maliens étaient issus du courant soufi, confirme l’islamologue Mathieu Guidère sur leNouvelObs.com. Ils enseignaient un islam de méditation, de recueillement, très pacifiste. Le Mali a toujours été influencé par cet islam pieux et calme. » Au XIVe siècle, le fondateur du salafisme Ibn Taymiwa estime qu’il faut combattre cette tendance jugée molle. L’un de ses disciples tardifs, le théologien Abdelwahhab, fait un pas de plus au XVIIIe siècle : « Il estime qu’il faut détruire tout ce qui est lié à ce soufisme pour que, selon lui, la nation musulmane retrouve sa puissance et sa gloire. »

Il commence par détruire tous les mausolées en Arabie saoudite car, selon la doctrine de l’unicité qu’il épouse, il ne peut y avoir de relation avec Dieu que directe. La salafisme wahhabite a ainsi interdit, partout où il s’est diffusé, les tombes de saints ainsi que toute forme de clergé. Abdelwahhab bannit également tout signe de richesse des mosquées, comme les décorations ou les tapisseries ; il s’attaque aussi aux cimetières, estimant que les tombeaux ne doivent pas être trop voyants pour que les croyants restent égaux devant la mort. »Ce sont les trois traits du salafisme wahhabite que l’on retrouve dans tous les groupes qui s’en réclament aujourd’hui, conclut Mathieu Guidère. Et ce sera toujours les premières actions qu’ils vont faire. »

Les islamistes d’Ansar Eddine affirment agir « au nom de Dieu » et en représailles à l’Unesco qui inscrivit, le 28 juin, Tombouctou sur la liste du patrimoine mondial en péril. « Cette décision a été prise avec le gouvernement malien lors d’une mission d’experts de l’Unesco à Bamako, en mai », justifie Francesco Bandarin, directeur général adjoint pour la culture à l’Unesco. Selon Roland Marchal, chargé de recherche aux CNRS et spécialiste de l’islam africain interrogé par La tribune de Genève, « mettre l’accent sur la préservation des mausolées n’était peut-être pas la méthode la plus habile pour protéger ces sites », suggérant que cela a même pu être contre-productif. L’Association des leaders religieux du Mali a néanmoins condamné « le crime de Tombouctou » : « Le prophète (Mohammed) lui-même allait visiter les tombes et les mausolées, rappelle-t-elle dans un communiqué. C’est de l’intolérance. »

Fatou Bensouda, procureur de la Cour pénale internationale (CPI), a estimé pour sa part que ces destructions pouvaient être considérées comme un « crime de guerre » passible de poursuite. Tombouctou est surnommée « la cité des 333 saints », en raison de son patrimoine historique et religieux exceptionnel ; « plus que d’autres villes, elle représente la figure emblématique de la civilisation africaine », renchérit Jean-Michel Djian, professeur à l’université Paris 8 et spécialiste de l’Afrique, sur Europe 1. La ville a été un grand centre intellectuel de l’islam et une ancienne cité marchande prospère des caravanes. Ses trois grandes mosquées, mais surtout des dizaines de milliers de manuscrits — dont certains datent de l’ère pré-islamique — témoignent de cette splendeur passée et de son âge d’or au XVIe siècle. Si les membres d’Ansar Eddine les détruisent, « c’est d’abord parce qu’ils sont globalement incultes », juge Jean-Michel Djian. « Et ces extrémistes ont face à eux une incapacité des citoyens, du maire, et même des imams, incapables d’arrêter ça. Le pire, s’étonne-t-il, c’est que c’est totalement contre-productif, car très impopulaire. » Mais les habitants de Tombouctou peuvent-ils encore protester ?

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