Dans la dernière newsletter de Sciences Humaines, je vous raconte comment j’ai changé d’opinion sur l’antispécisme en une dizaine d’années – sans toutefois réussir (pour l’instant) à franchir le cap pratique.

Punch est un petit macaque né en juillet dans le zoo d’Ishikawa au Japon. Rejeté par sa mère et ses autres semblables, il s’est attaché à un orang-outan en peluche. Il dort contre lui, le traîne partout, s’y blottit comme à une maman de coton. Depuis quelques semaines, les vidéos de Punch ont bouleversé des millions d’internautes à travers le monde, rappelant que les animaux ont une vie affective et sociale parfois comparable à la nôtre.
C’est typiquement le genre de scène qui ébranle ma vision des animaux. Les éléphanteaux courent après de gros oiseaux pour les effrayer, comme des enfants humains s’amusent à faire peur aux pigeons. Les porcelets aiment jouer avec un ballon, faire des tours de toboggan ou plonger dans des piscines. Des chiens et chats supplient du regard leurs humains de lancer un bâton ou un bout de ficelle, etc. Bizarrement ces comportements ludiques me touchent plus que les connaissances scientifiques – désormais éprouvées – sur l’intelligence et les cultures animales.
En les voyant jouer et rire à leur façon, une évidence saute aux yeux : eux aussi cherchent le plaisir, fuient la souffrance et souhaitent tisser des liens. Ils veulent juste vivre heureux, même si ce n’est pas forcément comme nous. Cette prise de conscience s’accompagne aussitôt d’une question délicate : qu’est-ce qui nous autorise à leur faire du mal, à les enfermer, les exploiter, les dominer, ou bien sûr à les tuer pour les manger ?
La réponse tient en un mot : le « spécisme ». C’est l’idéologie d’après laquelle certaines différences entre les espèces autoriseraient les humains à faire souffrir ou à tuer d’autres animaux. Concrètement, un bœuf est incapable de signer un contrat, de voter, de résoudre une équation mathématique ou de composer un opéra ; par conséquent, nous aurions le droit de l’abattre pour croquer sa chair.
Comme la plupart des Français, j’ai d’abord été « spéciste par défaut ». Je mangeais de la viande sans me poser de questions (et pour faire honneur à mon grand-père boucher). Puis en 2016, Sciences Humaines m’a demandé de faire un article sur le veganisme. J’ai mis mes opinions de côté pour écouter des intellectuels « antispécistes », sans imaginer qu’une question aux cœur de leurs travaux allait bouleverser mes convictions : quel est le lien logique entre l’absence de certaines capacités chez des animaux (cognitives, politiques, culturelles…) et le droit de les faire souffrir ou de les tuer ? En quoi l’une légitimerait l’autre, non seulement sur un plan légal mais aussi moral ?
Prenons cinq minutes pour y réfléchir. Mettons nos intuitions spontanées de côté et essayons de raisonner honnêtement. Avant, j’aurais répondu « c’est la tradition », « c’est la nature » voire « c’est comme ça ». Mais ce ne sont pas des réponses philosophiques, encore moins des justifications morales, seulement des habitudes érigées en principes.
Des arguments plus philosophiques consistent à valoriser des capacités supposées spécifiques aux humains : se projeter dans l’avenir, se lier à une communauté politique, avoir des intérêts plus complexes, etc. Mais, même en admettant que les animaux en soient incapables, encore une fois, quel est le rapport ? Il me semble que ces arguments ne répondent jamais pleinement à cette remarque du philosophe Jeremy Bentham, pourtant vieille de plus de deux siècles : « La question n’est pas : “peuvent-ils raisonner ?”, ni “peuvent-ils parler ?”, mais “peuvent-ils souffrir ?”. »
En lisant des philosophes antispécistes, comme James Rachels, je me suis heurté à cent autres questions dérangeantes. Par exemple, pourquoi avons-nous le droit d’égorger un porc mais pas un chat ou un chien ? Même si vous pensez que l’intelligence fait une différence, il se trouve que leurs performances cognitives sont comparables, voire en faveur des cochons selon les tâches.
Autre exemple : accorderions-nous le droit de manger nos bébés à des extra-terrestres beaucoup plus intelligents et évolués que nous ? L’idée paraît cruelle et injustifiable ; et pourtant c’est bien au nom de notre supériorité (cognitive, politique, culturelle…) que nous tuons des agneaux de lait. Pourquoi le raisonnement s’arrêterait-il à notre espèce ?
Pour autant je ne suis pas devenu vegan. Je n’ai pas pris le temps de réapprendre à cuisiner, je n’ai pas le courage de me justifier chez des amis ou au restaurant, j’ai la flemme… Bref, je suis croyant non pratiquant. Je pourrais m’en vouloir de n’être pas encore passé à la pratique, mais le fait d’avoir changé d’avis me rassure plus qu’il ne me culpabilise. Cela signifie que nos idées ne sont pas figées, et qu’on peut évoluer, même sur des sujets aussi fondamentaux. Le reste viendra peut-être avec le temps.
