De Fifi Brindacier à Mortelle Adèle, subversion dans le genre

Elles ont toutes les deux des couettes rousses, un sourire moqueur et une tendance naturelle à briser les stéréotypes de genre. La première, Fifi Brindacier, est une icône « féminiSpunk », s’enthousiasme l’écrivaine Christine Aventin, dans un récent essai dédié aux « petites filles ayant choisi d’être pirates plutôt que de devenir des dames bien élevées ». Héroïne imaginée par Astrid Lindgren en 1945, elle vit sans ses parents, sèche l’école et se dit très heureuse comme ça. Autoproclamée « fille la plus forte du monde », elle peut soulever un cheval d’un bras, mais aussi embobiner les policiers qui veulent la remettre dans le droit chemin.

La seconde, Mortelle Adèle, star des cours de récréation (21 tomes de BD et autant produits dérivés en top des ventes « jeunesse » depuis une dizaine d’années), joue également avec les mots et les figures d’autorité : dotée d’une intelligence et d’un sens de la repartie hors norme, dont elle use avec une certaine méchanceté, elle répond avec insolence à ses parents, aux enseignants et aux nombreux écoliers qui la critiquent. Tout le contraire de la petite fille douce et sage…

La langue comme terrain d’aventures

Comme Mortelle Adèle, Fifi Brindacier use de la langue comme « premier terrain d’aventures, lorsqu’en face le pouvoir fait semblant de vouloir discuter, analyse Christine Aventin. (…) Une langue qui se parle en roue libre, sans souci de correction, de répétition, ni de registre, avec la conscience pourtant des codes et, partant, des enjeux qu’il y a les faire voler en éclats. » Cette subversion s’appuie notamment sur la dimension performative du langage. Lorsqu’une camarade de classe taxe Mortelle Adèle de « garçon manqué », elle rétorque qu’elle sait « bricoler des trucs de dingue », « dresser un alligator » et « faire douze bêtises par seconde », bref qu’elle est « une fille tout ce qu’il y a de plus réussi ! » « Parler, c’est jouer. (…) On peut faire advenir les choses en les fabulant », résume Christine Aventin.

Par opposition au conformisme, faisant systématiquement le jeu d’un pouvoir en place et des assignations de genre, les deux héroïnes incarnent ainsi une éthique de la spontanéité, de la débrouille et de l’émancipation. « C’est ce que la philosophie du punk appellera le “do it yourself, souligne l’essayiste, riposte individuelle autant que collective, à la mise en négociation de soi. » 


À Lire
• Christine Aventin, FéminiSpunk. Le monde est notre terrain de jeu, Zones/La Découverte, 2021.