Super-héros : que disent-ils de nous ?

Si les super-héros séduisent, c’est aussi parce que leurs aventures mettent en scène des dilemmes moraux, psychologiques ou encore politiques que nous partageons tous.

Cette série d’articles est parue dans un hors série de Ça m’intéresse (hors série n° 3, décembre 2020 – janvier 2021), en partie repris dans un numéro plus récent (hors série n° 17, septembre -octobre 2022).

Question d’identité

Suffit-il de tomber le masque ?

Les costumes des super-héros sont une source inépuisable d’interrogations sur l’identité : qui sommes-nous et qu’est-ce qui nous définit ? Au premier abord, ces surhommes en collants se déguisent pour dissimuler leur état civil. Mais en même temps, ces costumes font aussi partie de ce qu’ils sont. Ce serait une erreur de définir Peter Parker comme « un étudiant en sciences », et Spider-Man comme « son déguisement ». Parker est à la fois cet étudiant, l’homme araignée, et bien d’autres choses encore : un ami, un amoureux, un employé, un neveu, etc.

À l’encontre d’une tradition philosophique héritée de Platon, affirmant que l’identité ou « l’essence » se cacherait toujours au-delà des apparences, les costumes des héros suggèrent, dans le sillon de Nietzsche, qu’il n’y a que des apparences. On peut même aller plus loin : il y a parfois plus de vérité à la surface que dans les profondeurs, plus d’honnêteté dans un masque que sur un visage dénudé. Après tout, la facette « super-héroïque » de leur identité n’est-elle pas ce qui définit le mieux les super-héros ?

« Batman est la seule identité qui compte »

La fonction carnavalesque des masques de super-héros

Comme Peter Parker, tout le monde a une vie personnelle, professionnelle, sentimentale ou familiale… Tandis qu’il n’y a peu ou prou qu’un seul Spider-Man. Ne serait-ce donc pas « Peter Parker » qui serait un déguisement pour l’homme araignée ? Lorsqu’une bagarre éclate devant l’étudiant, celui-ci est obligé de cacher sa force, de faire semblant de ne pas pouvoir intervenir. Mais lorsqu’il devient Spider-Man, il se lâche, virevolte et combat le crime en faisant des blagues.

Idem pour Wonder Woman : grâce à son costume, elle peut cesser de jouer les secrétaires naïves et empotées, pour laisser parler sa nature d’Amazone aux pouvoirs surhumains. Même Batman, quand on y pense, abandonne chaque nuit un rôle factice de milliardaire dandy, autocentré et trop porté sur l’alcool pour redevenir le chevalier noir épris de justice, athlétique et surdoué qu’il est vraiment.

À chaque fois, les masques des super-héros renouent ainsi avec leur fonction carnavalesque : ils servent paradoxalement moins à dissimuler l’identité d’une personne qu’à lui permettre de s’exprimer sans retenue, sans crainte de répercussions ni du qu’en-dira-t-on. Anonyme et incognito, il semble plus facile de libérer son potentiel, de briser les conventions sociales, bref de devenir ce que l’on est vraiment.

La vie est-elle un jeu de rôles ?

Peut-être n’y a-t-il pas plus de sens à dire que Batman serait le déguisement de Bruce Wayne que l’inverse, comme si la réalité était forcément d’un côté ou de l’autre. On pourrait, certes, imaginer des explications plus détaillées ou faire appel à une identité tierce : en disant, par exemple, que « Princesse Diana » serait la véritable identité de celle qui se déguise tantôt en une secrétaire, Diana Prince, et tantôt en Wonder Woman. Mais pourquoi choisir une facette au détriment des autres ?

La double ou triple vie des super-héros met en réalité le doigt sur quelque chose de commun à tout le monde : nous ne sommes pas tout à fait les mêmes en toutes circonstances. Nous jouons différents rôles au quotidien : au travail, avec des amis plus ou moins proches, en compagnie de la famille ou encore de la belle-famille, etc. À l’instar des super-héros, nous avons même des tenues associées à chaque événement. Sobre pour un entretien d’embauche, chic pour un dîner de Noël, décontractée ou fantasque pour une fête…

Et en même temps, rien de tout ça ne suffit à définir ce que nous sommes. Ce sont des rôles que nous interprétons, comme l’observe le philosophe Jean-Paul Sartre à propos d’un garçon de café dans L’Être et le Néant (1943) : « Il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client (…) Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. » Pour Sartre, c’est une façon d’entrer dans son personnage et de le devenir, de forcer sa nature en quelque sorte. Nous n’avons pas une identité donnée d’emblée ou par défaut ; nous devenons tel ou tel en fonction des rôles que nous choisissons d’interpréter. L’enjeu n’est pas tant de privilégier une unique identité et d’exclure toutes les autres, mais plutôt de concilier celles qui peuvent l’être. Nous jouons différents rôles au quotidien et avons des tenues pour chaque événement.

C’est d’ailleurs un ressort scénaristique fréquent des comics, par exemple quand Peter Parker doit choisir entre honorer un rendez-vous amoureux ou partir en mission sous les traits de Spider-Man. Le héros et son double en subiront tous deux les conséquences : en promenade avec sa petite amie, Parker regrettera de ne pas avoir arrêté un criminel ; félicité par les forces de l’ordre, Spider-Man culpabilisera d’avoir posé un lapin à Mary Jane. Ce qui maintient l’unité d’un individu n’est pas un costume plutôt qu’un autre, c’est une continuité – de souvenirs, d’actions, de responsabilités, de compromis… – entre ses différents rôles.

Pouvoirs et responsabilités

Quand on peut, on veut ?

Sur le papier, les super-héros font spontanément le bien. Dans les premiers comics, leurs adversaires sont généralement des mafieux ordinaires et humains. L’arrivée de super-vilains par la suite ne change pas beaucoup la donne. L’adage « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » semble faire autorité. Éventuellement, un héros peut devenir méchant parce qu’il a été manipulé ou drogué, à l’image de Superman dans le troisième film avec Christopher Reeve, ou de Spider-Man lorsque le sombre symbiote Venom s’empare de ses fonctions cognitives. C’est surtout à partir des années 1980 qu’un tournant réaliste pousse les auteurs à renverser leur perspective : et si les super-héros abusaient de leur toute-puissance pour satisfaire leurs désirs personnels, soumettre les humains ou encore dominer le monde ? C’est notamment le thème de la saga Injustice : Superman devient un tyran après l’assassinat de sa bien-aimée Lois Lane. Dans le comics The Boys, récemment adapté en série télé (Amazon Prime), les surhumains deviennent plus fous les uns que les autres, grisés par leur omnipotence, leur célébrité et l’absence de freins à leurs moindres désirs.

Loin de nous montrer des héros spontanément épris de justice, ces histoires suggèrent qu’un grand pouvoir implique… de grandes violences! C’est également l’idée envisagée par le philosophe Platon dans un dialogue intitulé La République (v-iv s.av.J.-C.). L’un des personnages, Glaucon, y raconte le « mythe de Gygès » (qui aura aussi inspiré Le Seigneur des anneaux) : ce berger découvre une bague pouvant le rendre invisible ; il s’en sert aussitôt pour se glisser dans un palais, séduire la reine, assassiner le roi et prendre le pouvoir. Socrate concède que la plupart des humains adopteraient ce comportement, tout en déplorant qu’ils se feraient alors une fausse idée du bonheur et de la justice.

Dans « The Boys », les super-héros deviennent plus fous les uns que les autres, grisés par leur puissance, leur célébrité et l’absence de freins à leurs moindres désirs.

L’absence de freins à ses désirs est un danger

Platon pense en effet que satisfaire tous ses désirs au seul motif qu’on le peut n’est pas la voie idéale. Cela a toutes les chances de nous entraîner dans une insatisfaction perpétuelle, voire dans une forme de folie ou de maladie, à l’image d’une personne devenant dépendante à différentes drogues. Autrement dit, le plus grand danger pour un héros qui ne réfrénerait jamais ses désirs, ou qui ne rencontrerait aucun obstacle à son pouvoir, serait lui-même. Dans les bandes dessinées, à force de ravager le monde, beaucoup oublient qu’ils en font également partie, et finissent par se détruire.

Pourquoi renoncer au « droit du plus fort » ?

Difficile d’imaginer que la lecture de Platon suffise à convaincre quiconque de ne pas abuser de ses pouvoirs. Cependant, un facteur change la donne dans les comics : la présence d’autres super-héros ! Sans même parler de justice, ils sont susceptibles de s’opposer les uns aux autres, de se faire la guerre ou même de s’entretuer, comme dans la saga Civil War par exemple. Il suffit que plusieurs d’entre eux désirent une même chose, mais ne puissent pas la posséder en même temps, ou bien qu’ils aient des projets tellement inconciliables qu’il faille en éliminer une partie.

L’existence d’une multitude de demi-dieux vivants semblent ainsi restaurer un « état de nature », tel que le décrit le philosophe Thomas Hobbes dans Le Léviathan (1651) : en l’absence d’un État civil, de lois et de forces de polices capable de faire régner l’ordre, les individus sont constamment en guerre les uns contre les autres. Chacun essaye de satisfaire ses désirs personnels, de s’épanouir même au détriment des autres, et surtout de survivre ! Cependant, poursuit Hobbes, cette peur de la mort les pousse aussi à s’associer, à conclure une sorte de pacte de non agression, et à déléguer leurs pouvoirs personnels à une autorité supérieure : c’est la naissance de l’État et de la puissance publique.

Dans les comics, les super-héros sont d’abord amenés à s’associer en équipe – les Avengers, la Justice League… – lorsqu’une menace surpuissante risque de les détruire individuellement. Mais se regrouper pour surclasser le surhomme d’en face n’est encore qu’une variante du « droit du plus fort ». Or celui-ci à ses limites, comme le signale le philosophe Jean-Jacques Rousseau dans Le contrat social (1762) : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. »

Un consensus nécessaire à la garantie de la survie

Pour ce philosophe, la puissance ne suffit pas à constituer un « droit » à proprement parler, car elle n’implique aucun devoir, aucune forme de légitimité, juste des attitudes de soumission ou de domination. En outre le plus puissant est toujours susceptible d’être dépassé et tué par de nouveaux venus. Il ne suffit donc pas de constituer des équipes toujours plus fortes pour garantir sa survie, il faut créer un État légitime aux yeux de tous et faire en sorte de le protéger. « Le traité social a pour fin la conservation des contractants (…) Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres, doit la donner aussi pour eux quand il faut. » Si les super-héros volent au secours du plus grand nombre et des institutions, autrement dit, c’est avant tout pour se protéger eux-mêmes. Une question demeure néanmoins, abondamment mise en scène dans les comics : quelle instance, nationale ou internationale, publique ou parfois privée, pourrait-elle être reconnue comme légitime ?

Des héros si humains

Pourquoi est-ce si difficile de changer le monde ?

Si l’on prend n’importe quel conflit géopolitique actuel, il est douteux de penser qu’un Superman règlerait quoi que ce soit. Les comics ont certes été un support de propagande contre le fascisme, le nazisme ou encore le communisme, mais ils se contentent aujourd’hui d’incursions mineures dans le champ des relations internationales. Leurs personnages sont généralement attachés à une ville voire à un quartier. S’ils quittent les États-Unis, c’est pour affronter des catastrophes naturelles ou d’autres groupes mafieux. Une autre option consiste à les opposer à un super-vilain menaçant toute la planète, obligeant des pays ennemis à mettre leurs conflits régionaux en sourdine… Cette prudence des éditeurs et scénaristes répond à une stratégie commerciale – cherchant à plaire au plus grand nombre à travers le monde, et donc à ne fâcher personne. Mais en toile de fond, elle peut aussi faire écho à un problème fondamental : faut-il se battre pour changer le monde, ou vaut-il mieux rester humble et agir à un niveau plus local ? Inspiré par la philosophie stoïcienne, René Descartes préconise dans son Discours de la Méthode (1637) « de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde ». Concrètement, la vie et le cours de l’histoire ne dépendraient pas de nous, quelles que soient nos forces ou nos moyens d’action. Il vaudrait donc mieux renoncer à vouloir les influencer et se recentrer sur soi, en apprenant notamment à accepter et à aimer le monde tel qu’il est réellement, au lieu de rêver à ce qu’il devrait être idéalement.

Une conception individualiste de la force et du pouvoir

Cette thèse peut sembler inacceptable, dans la mesure où elle découragerait toute forme de résistance à un régime tyrannique par exemple. Elle est de fait difficile à entendre aujourd’hui, mais elle peut être interprétée de façon plus charitable : certaines choses ne dépendent pas uniquement de nous, notamment celles nécessitant un vaste élan collectif. Un individu seul, même surhumain, ne pourrait pas changer le monde ; il aurait besoin de convaincre, de fédérer, de s’ajuster au réel… Bref, de faire de la politique. Les super-héros, eux, incarnent une conception trop individualiste de la force et du pouvoir. Ils ne sont, de ce fait, pas beaucoup plus puissants qu’un électeur dans une démocratie, lorsqu’il s’agit de choisir une modèle de société.

Peter Parker est-il un éjaculateur précoce ?

Les super-héros portent peut-être des collants qui en jettent, mais comment font-ils pour aller aux toilettes ? Voilà une scène qu’on ne verra pas souvent ! Si les comics jouent sur le registre de l’humour et de la dérision, leurs personnages restent fortement idéalisés. C’est le principe de la « sublimation ». Suivant la définition qu’en donne le psychanalyste Sigmund Freud dans Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), les instincts humains, l’agressivité ou encore le désir érotique sont une source de tensions psychologiques, voire de névroses, dans la mesure où l’on ne peut pas les extérioriser n’importe comment. Pour éviter un refoulement trop compliqué à gérer, une stratégie inconsciente consisterait à leur donner une forme plus acceptable, en leur permettant de se résoudre, entre autres, dans des histoires fictives ou des œuvres d’art. Concrètement, voir des héros résister aux balles, voler au lieu de tomber dans le vide, ou se relever malgré les coups et les blessures, serait une façon d’apaiser notre peur de la mort. Transformer des personnages maladroits et peu populaires en demi-dieux vivants nous rassurerait quant à nos chances avec le sexe opposé… Les psychologues et les psychanalystes apprécient tout particulièrement le personnage de Spider-Man, dont la transformation passe pour une sublimation de l’adolescence. Mordu par une araignée, un étudiant geek et sexuellement rejeté devient un surhomme musclé, bon parti, pouvant expulser une substance blanche et collante à la force de ses poignets… Difficile de ne pas y voir un clin d’œil à l’éjaculation, d’autant que c’est en apprenant à la contrôler, à ne pas en mettre partout de façon anarchique et compulsive, qu’il devient un super-héros accompli.

Le désir n’est pas qu’un manque à combler

Cette lecture psychanalytique est cependant critiquable, dans la mesure où elle fait de la frustration et de la négativité la seule source de sublimation. Un philosophe comme Gilles Deleuze, dans L’Anti-Œdipe (1972) notamment, a beaucoup attaqué l’idée que le désir serait toujours un manque à combler. Pour lui, désirer ne consiste pas tant à regretter quelque chose qu’à construire un projet ou à créer un monde possible. Dans un même esprit, le philosophe Gaston Bachelard écrit dans L’Eau et les Rêves (1942) que « la sublimation n’est pas toujours la négation d’un désir (…) Elle peut être une sublimation pour un idéal ». Loin de se réduire aux incarnations de nos frustrations, les super-héros peuvent aussi nous donner envie de devenir meilleurs

Violence et justice

Peut-on se rendre justice soi-même ?

Batman est d’abord un enfant qui s’en veut de ne pas avoir été assez fort pour protéger ses parents.

Dans les fictions, la figure du justicier solitaire fait rêver. Mais elle est extrêmement problématique en réalité.nLes redresseurs de torts agissent en dehors de tout cadre légal, se substituent à l’autorité policière sans être mandatés, traquent ceux qu’ils jugent être des délinquants ou des criminels sans bénéficier d’expertise juridique ou administrative, usent éventuellement de la violence sans en avoir le droit… Bref, dans la vraie vie, la plupart de ces « vigilantes » seraient des miliciens néofascistes et des criminels.

C’est d’ailleurs une trame scénaristique récurrente depuis que les comics ont pris un tournant réaliste : les Avengers peuvent-ils agir en dehors de tout cadre légal ? Qu’est-ce qui distingue Green Arrow, Daredevil ou encore Batman des mafieux qu’ils combattent ? L’homme chauve-souris est d’autant plus ambigu qu’on ne sait jamais s’il se venge ou s’il œuvre pour la justice.

D’un côté, ce super-héros est typique de ce que le philosophe Friedrich Nietzsche appelle « la morale du ressentiment » dans La Généalogie de la morale (1887) : enfant, ses parents ont été assassinés sous ses yeux sans qu’il puisse intervenir. Pour Nietzsche, la « force » consisterait à surmonter la colère et l’envie de vengeance qui découlent de cette impuissance ; mais la réaction la plus commune, la « faiblesse », pousse à rediriger cette haine vers un ennemi extérieur, au risque que cela ne vire à l’obsession. Batman peut ainsi s’enfermer dans ces cycles de vengeance et de violence, la justice n’étant qu’un prétexte, voire une façon de se convaincre lui-même. D’un autre côté, un portrait plus charitable de ces héros est possible. Ils peuvent être assimilés à ce que le philosophe Aristote appelle « l’homme équitable » dans son Éthique à Nicomaque (IVe siècle av. J.-C.) : « celui qui sait s’écarter de la stricte justice et de ses pires rigueurs ».

Agir dans la zone grise, et sans boussole

Pour Aristote, en effet, la loi est une structure trop abstraite et rigide pour s’adapter à chaque cas particulier. Il faut parfois agir dans la zone grise, et sans boussole. Pour cette raison, les super-héros sont amenés à s’écarter d’une conception absolue et dogmatique du bien, et à faire du mieux qu’ils peuvent. Ils font évidemment des erreurs, commettent des fautes, et même usent de violence. Mais ce ne serait pas tant une entorse à la justice qu’une forme de souplesse et un mal nécessaire.

Superman en procès, un justiciable comme les autres ?

Qui a le monopole de la violence ?

Pour préserver leurs héros de traits trop fascisants, les auteurs ont une astuce : dépeindre les sociétés où ils opèrent comme profondément corrompues. Le contrat social ne fonctionne plus, les institutions sont d’opérette, les forces de l’ordre protègent les méchants… Dès lors, les super-héros ne sont plus forcément des miliciens ou des terroristes, mais peuvent être considérés comme des résistants. Leur usage de la violence devient-il légitime dans ce cas ?

Selon une analyse, devenue classique, du sociologue Max Weber dans Le Savant et le Politique (1917 et 1919), « l’État est cette communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé (…), revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime ». Contrairement à une idée reçue, ce constat n’a pas une vocation normative : Weber observe que la puissance publique interdit tout usage de la violence qu’elle n’aurait pas autorisé, sans préciser s’il trouve cela juste ou anormal. C’est un fait.

Néanmoins, les résistants, comme nombre de superhéros, représentent un cas limite : ils revendiquent un usage légitime de la violence contre le système en place. Parfois, ils s’appuient sur un régime extérieur, comme la France libre, à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Parfois, ils invoquent le modèle social qu’ils voudraient mettre en place. Il arrive encore qu’ils ne supportent tout simplement plus la situation. Sur le papier, ces distinctions sont presque triviales.

Les super-héros, garants de valeurs morales absolues

Mais elles sont extrêmement floues en pratique : comment peut-on dire qu’une loi est injuste ? Quelle conception de la justice, forcément abstraite, permet de critiquer la justice telle qu’elle existe dans des institutions ? Le résistant n’est-il, au fond, qu’un terroriste qui a réussi à imposer son modèle ? Beaucoup de super-héros donnent une réponse sans ambages : ils seraient les protecteurs et garants de valeurs morales absolues, jugées supérieures aux textes de loi et aux conventions d’ici-bas, justifiant que l’on prenne les armes contre la société réelle ou ses représentants. C’est pourquoi leur iconographie les assimile à des dieux, à une mythologie grecque comme à une symbolique messianique. En effet, si des êtres divins existaient sans aucune contestation possible, s’ils intervenaient dans le débat public, leur parole aurait plus de valeur que celle de simples mortels et d’institutions temporelles.

Si des êtres divins vivaient parmi les humains, leurs actes et leurs parole auraient plus de poids.

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