Woke, histoire d’une panique morale

Cette recension est parue dans Sciences Humaines (n° 351 – octobre 2022). Rendez-vous sur le site du magazine pour découvrir d’autres critiques de livres.

Voici plus de deux ans qu’intellectuels et politiques s’écharpent sur la question du « woke ». Pas d’inquiétude si ce mot ne vous dit rien, moins d’un Français sur dix voit de quoi il s’agit. Il sert à désigner un ensemble de luttes contre des discriminations raciales, sexuelles ou encore homophobes, dont le militantisme est dénoncé comme excessif.

Le débat s’est cristallisé sur des demandes de suppression de symboles racistes dans l’espace public (statues, noms de rue…), et de reconnaissance du caractère offensant de certaines productions culturelles (romans, films…) pour des personnes minoritaires ou marginalisées.

L’essai d’Alex Mahoudeau, chercheur en science politique, a le mérite de remettre des faits, des arguments et du bon sens au cœur de ces polémiques. L’injonction « stay woke » est née dans les mouvements antiracistes afro-américains des années 1960 : elle encourage les militants à « rester éveillés » face aux discriminations, et à se battre pour plus de justice sociale. Les conservateurs américains, confrontés à ces exigences nouvelles, ont développé alors une rhétorique caricaturant leurs opposants : ils les dépeignent comme une jeunesse geignarde et abêtie, manipulée par des universitaires d’extrême gauche, entrée en guerre contre les hommes blancs, les traditions et la méritocratie libérale.

C’est avec ce sens péjoratif que le terme a traversé l’Atlantique, encourageant ce que les sociologues Stanley Cohen et Stuart Hall appellent une « panique morale », soit « la crainte d’un phénomène qui remettrait simultanément en cause les fondements de la bienséance, de la civilité, du “vivre ensemble” ou de l’esprit commun ». En revenant à la réalité des luttes sociales, A. Mahoudeau opère une clarification salutaire en terrain miné.

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