L’histoire du Goncourt reste à écrire

Avant d’incarner un prestigieux prix littéraire, l’Académie imaginée par les deux frères écrivains Jules et Edmond de Goncourt a connu des débuts difficiles et une histoire moins linéaire qu’on pourrait le croire. Cet article est paru sur Le Journal du CNRS.

Paul François Arnold Cardon (dit Dornac, Paul (ou Pol) Marsan). « Portrait de l’écrivain, Edmond Louis Antoine Huot de Goncourt (1822-1896), dans son cabinet de travail ». Tirage papier albuminé. Entre 1885-et 1895. Paris, musée Carnavalet. © Musée Carnavalet / Roger-Viollet

Élections, contestations, critiques, reconnaissances… Comme à chaque automne, le prix Goncourt fait parler de lui. Il lance ou confirme des carrières. Il garantit de belles ventes – plus de 300 000 en moyenne – et s’impose comme un événement littéraire incontournable de la rentrée. Pourtant « le prix Goncourt a failli ne jamais voir le jour », rappelle Gabrielle Hirchwald, enseignante-chercheuse au laboratoire Analyse et traitement Informatique de la langue française. Elle explore et dépouille notamment les archives Goncourt à Nancy, et rassemble des documents liés au fonctionnement, à l’organisation et à l’évolution de l’Académie depuis sa création. Son travail dévoile peu à peu l’histoire mouvementée et parfois méconnue de cette institution.

Extrait du registre des délibérations pour l’élection de Judith Gautier, le 28 octobre 1910 (47e réunion). Dernières phrases, « Le premier tour de scrutin a donné sept voix à Mme Judith Gautier, contre deux (M. M. É. Bourges et Léon Daudet) à M. Paul Claudel. En conséquence, Mme Judith Gautier a été élue membre de la société littéraire des Goncourt, en remplacement de Jules Renard. Le président Léon Hennique / Le secrétaire adjoint Lucien Descaves » © Fonds Goncourt Archives municipales de Nancy (registre 4-Z-137)

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les frères Edmond et Jules de Goncourt sont deux écrivains célèbres, mais pas assez pour espérer passer à la postérité. Ils décident de créer une société littéraire, rivale de l’Académie française, qui porterait leur nom et récompenserait chaque année un grand roman français. C’est une autre façon de marquer l’histoire et la culture de leur empreinte.

Edmond de Goncourt rédige un testament dès 1874, obligeant ses héritiers à créer l’Académie si lui-même disparaissait trop tôt.

En 1870 cependant, Jules de Goncourt meurt prématurément, à l’âge de 39 ans, et c’est donc Edmond qui s’y atelle. Il tisse des premiers liens avec d’autres écrivains dans son fameux Grenier et jette les bases du fonctionnement de la future Académie. Précautionneux, il rédige un testament dès 1874, obligeant ses héritiers à créer cette entité si lui-même disparaissait trop tôt. Une mesure utile, car il meurt une vingtaine d’années plus tard sans avoir achevé son projet. « C’est le début d’une intense bataille judiciaire », souligne Gabrielle Hirchwald.

Un héritage contesté

Pour cause, Edmond de Goncourt a réécrit plusieurs fois ses dernières volontés et désigné différents exécuteurs testamentaires, qui n’étaient pas toujours ses héritiers naturels. Deux écrivains étrangers à sa famille héritent ainsi de ses biens et de ses fonds pour créer l’Académie : Alphonse Daudet et Léon Hennique. Les petits-cousins de Goncourt sont furieux et demandent à la justice de casser le testament. « Ils s’appuient d’abord sur de petites erreurs factuelles, par exemple une date inexacte, relève Gabrielle Hirchwald. L’enjeu est de faire admettre que les documents sont faux ou invalides. » Le Tribunal de la Seine estime cependant que l’ensemble des versions du testament exprime clairement la volonté d’Edmond de Goncourt. « Sa famille opte alors pour un autre angle d’attaque : elle dénonce l’idée qu’on puisse léguer un projet, une charge, une institution qui n’existe pas encore, alors que cela prive par ailleurs des héritiers de biens matériels et tangibles. » Elle est là encore déboutée.

Première séance de l’académie Goncourt réunie chez Léon Hennique, rue Decamp, à Paris, en 1903. De gauche à droite, Lucien Descaves, Gustave Geffroy, J.-H. Rosny aîné, Joris-Karl Huysmans, Léon Hennique, Léon Daudet, J.-H. Rosny jeune et Élémir Bourges. © Albert Harlingue / Roger-Viollet

Au terme d’un procès en appel, le jugement est confirmé le 1er mars 1900 et permet ainsi, cette même année, la naissance de l’Académie. Il faut cependant attendre encore trois ans, que le Conseil d’État valide l’orientation des décisions de justice, pour que la société rêvée par Edmond de Goncourt puisse remettre son premier prix. Celui-ci est attribué au roman Force ennemie, d’un poète américain d’expression française, John-Antoine Nau. « Cet évènement met fin à des années de batailles judiciaires et de polémiques dans les cercles littéraires, contextualise Gabrielle Hirchwald. Mais il n’est pas pour autant au centre de toutes les attentions : à ses débuts, le prix Goncourt est encore peu médiatisé et n’a d’ailleurs pas, comme aujourd’hui, vocation à intéresser autant le grand public. »

Discussions en coulisses

En pratique, une dizaine d’hommes de lettres se réunissent autour d’un repas, dans un esprit de convivialité et de connivence, sans hiérarchie ni dorures, pour décider entre eux à quel écrivain de l’année attribuer un prix de 5 000 francs.

Tout se passe en coulisses, les délibérations n’intéressent personne en dehors du cénacle. Mais peu à peu, décerner le prix Goncourt devient un événement de premier plan à chaque automne.

« Tout se passe en coulisses, insiste Gabrielle Hirchwald, les délibérations n’intéressent personne en dehors du cénacle. Mais peu à peu, décerner le prix Goncourt devient un événement de premier plan à chaque automne. » Les travaux des Académiciens – et même avant cela ceux d’Edmond de Goncourt – sont cependant dûment notés, rassemblés puis déposés à la bibliothèque de l’Arsenal de Paris jusqu’en 1988. Cette année-là, l’écrivain et académicien Hervé Bazin obtient leur déplacement aux Archives municipales de Nancy, ville de naissance du fondateur Edmond de Goncourt.

« Aujourd’hui, les documents sont encore relativement peu consultés, regrette Gabrielle Hirchwald. Ils contiennent pourtant de précieuses informations sur l’histoire, le fonctionnement et l’évolution de l’Académie. Il est capital que les chercheurs puissent valoriser ces ressources et les étudier. La numérisation du fonds pourrait permettre un accès plus aisé. »

Réunion de l’Académie Goncourt chez Drouant, le 24 novembre 1926, dans le salon Goncourt. De gauche à droite : Pol Neveux, J.-H. Rosny aîné, Léon Daudet, Léon Hennique, Gaston Chérau, J.-H. Rosny jeune, Raoul Ponchon et Jean Ajalbert. © Bibliothèque nationale de France

En explorant ces archives, Gabrielle Hirchwald met au jour, par exemple, des lettres du journaliste et critique d’art Gustave Geffroy, l’un des dix membres fondateurs de l’Académie, de surcroît désigné par Edmond de Goncourt lui-même. « On y trouve des éléments variés – correspondances, notes, cartes – qu’il partageait en privé sur tel ou tel roman, écrivain, intellectuel… », précise la chercheuse. D’autres documents, comme le journal et des articles de l’écrivain Roland Dorgelès, académicien entre 1929 et 1973, permettent de se faire une idée de ce qui se passait dans les réunions, de faire remonter des interventions parfois restées confidentielles, ou même d’apprendre comment les uns et les autres se comportaient. « L’Académie continue d’effectuer des versements aux archives. Le fonds est ouvert et s’enrichit régulièrement de nouveaux documents. Sa communication est soumise à l’accord de l’Académie Goncourt », explique Gabrielle Hirchwald.

Judith Gautier, première femme entrée à l’Académie en 1910, assise à sa table de travail. Bibliothèque nationale de France

Ces recherches permettent d’apporter un éclairage supplémentaire sur l’histoire de cette société littéraire. « C’est flagrant quand on s’intéresse à Judith Gautier par exemple, première femme à avoir été choisie comme académicienne, en 1910 », pointe Gabrielle Hirchwald.

Les propos de Judith Gautier n’étaient pas ou peu consignés dans les registres officiels. Ils sont rédigés au crayon à papier comme si elle avait été effacée des Dix !

Traditionnellement, les ouvrages et travaux sur sa vie indiquent qu’elle aurait été peu active dans les discussions, qu’elle ne participait pas ou restait en retrait. Mais ce n’est pas ce que montrent les archives. « En réalité, explique la chercheuse, elle intervenait autant que les autres, surtout dans les premières années suivant son élection mais ses propos n’étaient pas ou peu consignés dans les registres officiels. Ils sont rédigés au crayon à papier comme si elle avait été effacée des Dix ! » Plus généralement, les discussions informelles en coulisses, en amont des délibérations, sont jusque-là passées sous les radars alors qu’elles étaient peut-être les plus importantes.

Un colloque pour faire le point

Les vendredi 9 et samedi 10 septembre 2022, à l’occasion du bicentenaire de la naissance d’Edmond de Goncourt et du salon littéraire « Le Livre sur la Place », en lien avec la ville de Nancy, Gabrielle Hirchwald organisera un colloque dédié à l’exploitation de ce fonds documentaire : « Les Goncourt et la Lorraine (Archives, Patrimoine, Prix Goncourt) ». « Un des objectifs est de mettre en valeur le fonds et de sensibiliser le public à l’importance de ces archives qui constituent notre patrimoine scientifique et culturel », souligne la chercheuse. Des trésors méritent d’être redécouverts : des manuscrits et même des dessins, œuvres des frères de Goncourt, sont parfois tombés dans l’oubli et pourraient connaître une nouvelle jeunesse. D’autres fonds transmis par des académiciens Goncourt aux archives municipales de Nancy en marge de cet événement pourraient également être exhumés.

Romain Gary (1914-1980) est le seul écrivain à avoir été primé deux fois. La première en 1956 pour « Les racines du ciel » et la seconde en 1975 pour « La vie devant soi », écrit sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Ne pouvant être primé deux fois, il a dû refuser ce second prix (photo non datée, années 1960). © Louis Monier / Gamma-Rapho

« Nous allons bientôt lancer un appel à communications autour de ce colloque attaché aux origines de l’Académie et à l’œuvre des Goncourt en elle-même, s’enthousiasme Gabrielle Hirchwald : non seulement auprès de spécialistes de littérature, mais aussi d’histoire, d’art et d’autres disciplines. » Pascale Étiennette, conservatrice des Archives municipales, très attachée au fonds Goncourt, travaille actuellement avec son équipe à son reclassement et prépare une exposition qui se déroulera notamment à l’occasion de ce colloque. Des heures de labeur attendent encore les chercheurs pour continuer à écrire la micro-histoire de cette société littéraire, née dans une relative indifférence en raison d’un accouchement difficile, et devenue un symbole d’excellence de la littérature française et de la francophonie, quelque 120 ans plus tard, en France comme à travers le monde. Rendez-vous le 3 novembre prochain pour connaître le 119e lauréat du prix Goncourt. ♦

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