Une historienne à la poursuite des manuscrits perdus

« Femme scientifique de l’année » 2016, Françoise Briquel-Chatonnet, spécialiste des chrétiens syriaques du Proche-Orient, a permis le développement d’une discipline jusque-là sous-estimée. Cet article est paru dans le journal du CNRS.

© C.FRESILLON/CNRS PHOTOTHEQUE

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« J’ai candidaté sans y croire, j’étais estomaquée en apprenant ma sélection. » Françoise Briquel-Chatonnet est plus habituée à la reconnaissance de ses pairs qu’à celle du public. Cette historienne du laboratoire Orient et Méditerranée, textes-archéologie-histoire, semble ignorer ce qui lui vaut de recevoir le prix Irène Joliot-Curie 2016 de femme scientifique de l’année. L’actualité brûlante de ses quelque quarante années de recherches sur les chrétiens d’Orient ? « Le fait que j’ai travaillé dans des pays – Syrie, Liban, Irak… – où la recherche est peu féminisée a également pu jouer », envisage cette chercheuse d’exception dont le cœur a toujours penché à l’Est. Passionnée par les langues anciennes, elle préférait déjà le grec au latin quand elle était au collège ; elle aborde le vaste continent des langues sémitiques en entrant à l’École normale supérieure puis en thèse à Paris 1 : hébreu, phénicien, araméen, accadien… « Une fois que vous en connaissez une, il est plus facile de comprendre les autres », relativise-t-elle.

Doctorante dans les années 1980, elle obtient un poste de pensionnaire à la Bibliothèque nationale pour travailler sur le catalogue des manuscrits en syriaque – langue culturelle des chrétiens d’Orient depuis le début de notre ère. « C’était un peu insensé, ma thèse portait sur une période bien antérieure, mais cela m’a immédiatement passionnée. » Elle aime le contact direct avec les documents originaux, faire l’histoire de leur écriture et comprendre comment ils ont été édités. « C’était une source documentaire inouïe et encore négligée », insiste-t-elle. À l’époque, les descriptions faites de ces manuscrits ne donnaient pas d’information sur leur mode de fabrication, les matériaux utilisés ou encore les notes de copiste. « Seul le catalogue du British Museum établi au XIXe siècle s’y intéressait, mais cela ne s’était pas développé. » Françoise Briquel-Chatonnet nourrit le projet de développer cette étude codicologique des manuscrits syriaques – une discipline qu’elle parvient à inaugurer en étant recrutée au CNRS, au début des années 1990.

De la bibliothèque aux sites de fouilles

« Bien sûr, l’important est d’avoir accès aux textes eux-mêmes, mais comprendre comment les manuscrits qui les contiennent ont vu le jour est aussi une mine d’informations. » Longtemps par exemple, les historiens ont supposé que les chrétiens d’Orient se sont convertis très rapidement à l’islam lorsqu’ils passaient sous domination arabo-musulmane, au cours de la période de grande expansion des VIIe et VIIIe siècles. Mais l’étude des manuscrits indique le contraire : cette population a continué de les écrire et de les éditer sans changement drastique jusque tard dans le Moyen-Âge, continuant d’utiliser la même langue et et les mêmes techniques de fabrication – un indice fort que leur culture a perduré malgré les changements de pouvoir en place.

« Ce sont des gens qui ont toujours été en situation de minorité, poursuit Françoise Briquel-Chatonnet, que ce soit dans le monde perse ou byzantin par exemple. À chaque fois, les manuscrits continuent de circuler au sein des mêmes réseaux commerciaux, intellectuels, religieux… Révélant toute une “micro-histoire” longtemps restée hors du radar. »
Françoise Briquel-Chatonnet n’a pas passé son temps qu’en bibliothèque – loin de là ! Elle part en Syrie et au Liban afin de dénicher les précieux manuscrits et inscriptions, avec l’aide d’archéologues et de chercheurs sur place. « C’était incroyablement excitant d’être la première à sortir une tablette toute fraîche de terre, à l’épousseter délicatement pour ne pas l’abîmer, et à décrypter des informations restées dissimulées durant des siècles. »

Françoise Briquel-Chatonnet effectue le relevé d’une inscription syriaque dans le village antique de Basufan au Nord-Ouest d’Alep, en Syrie, en 2008. © F. BRIQUEL-CHATONNET/DR

Elle vadrouille également au sud de l’Inde, où la culture chrétienne est apparue très tôt par l’entremise des syriaques. « On ne sait pas exactement comme ils sont arrivés là, relève-t-elle, l’histoire et la religion sont difficile à démêler sur des temps aussi reculés… Mais la présence d’un évêché y est attestée dès le VIe siècle. » Avec son collègue Alain Desreumaux, elle fonde une mission en partenariat avec Jacob Thekeparampil notamment, chercheur et prêtre vivant sur place. Ils relèvent et cataloguent les inscriptions de la région durant près de dix ans : une seule avait été identifiée à la fin des années 1990, pas moins de 128 sont ainsi publiées dans leur Recueil des inscriptions syriaques de 2008.

De la Syrie au Liban

Le même travail a ensuite été entrepris en Syrie, où le patrimoine syriaque possède de fait une histoire particulièrement riche. « Nous y avons travaillé sur les plus anciennes inscriptions dans cette langue, se souvient Françoise Briquel-Chatonnet. On était aux sources mêmes de cette culture. » Des missions sont mises en place jusqu’au déclenchement de la guerre, en avril 2011, après quoi tout s’est interrompu. La plupart des sites ont été détruits ou pillés, ses collègues syriens essayent tant bien que mal de poursuivre la recherche ou de quitter le pays ; certains sont décédés… « C’est dur, confie-t-elle. J’ai été sur le terrain et travaillé avec eux, j’ai encore des relations sur place, j’ai parcouru des sites qui sont aujourd’hui ravagés… »

Dans le scriptorium du patriarcat syro-catholique à Charfet (Liban), en 2011, elle étudie les manuscrits avec son collègue Alain Desreumaux. © F. BRIQUEL-CHATONNET/DR

Dans le scriptorium du patriarcat syro-catholique à Charfet (Liban), en 2011, elle étudie les manuscrits avec son collègue Alain Desreumaux. © F. BRIQUEL-CHATONNET/DR

Françoise Briquel-Chatonnet poursuit aujourd’hui ses recherches dans un pays immédiatement voisin, le Liban. Depuis 2006, elle se rend chaque année au-dessus de la baie de Jounieh pour travailler dans la bibliothèque du patriarcat de l’Église syriaque catholique à Charfet. « Il y a près de deux mille manuscrits dont une bonne moitié en syriaque, c’est l’une des plus importantes collections au monde. » Comme lorsqu’elle était pensionnaire à Paris, elle s’est lancée dans un patient travail de catalogage, d’identification et de contextualisation des textes – une tâche immense, dont elle ne verra « probablement pas le bout », envisage-t-elle. « Beaucoup de manuscrits sont incomplets. Les premières et dernières pages se perdent avant les autres, emportant avec elle la plupart des informations dont nous aurions besoin : le titre, le nom de l’auteur, la date de copie, etc. » Mais parce qu’elle bénéficie d’une grande liberté, et de la possibilité de travailler sur des domaines aussi spécifiques, elle continuera aussi longtemps que possible de lever les mystères des manuscrits syriaques.

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Classé dans Histoire, Sciences

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