Du droit de griller les limites de vitesse

Avertir le conducteur de la présence de radar fixe, est-ce une manière légale d’enfreindre la loi ? Analyse à la lumière du philosophe Thomas Hobbes.

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CC / Ludo29880


« C’est quand même drôle de les voir revendiquer le droit d’enfreindre les règles. » Le vice-président de l’association « Victimes et citoyens » résume bien le problème. Depuis que le gouvernement a décidé de supprimer les panneaux signalant la présence de radars automatiques sur les routes, deux tiers des Français s’y opposent et certains se regroupent en lobby. Mardi, 80 députés issus de la majorité ont pris à partie le premier ministre et obtenu que cette mesure soit suspendue.

Ces panneaux constituent un vrai paradoxe. D’un côté, le gouvernement édicte une règle : un conducteur doit respecter les limitations de vitesse sous peine d’amende. De l’autre, il donne les moyens de la transgresser en annonçant, systématiquement, les zones de contrôle : « un panneau de signalisation reconnaissable sera installé en amont de chaque radar de façon à alerter l’automobiliste », reconnaissait le ministère dès 2003. Résultat, cela jette une ambigüité sur les zones non contrôlées, réputées moins dangereuses : les excès de vitesse y seraient-ils « légitimes » ? « On voit bien que les automobilistes diminuent leur vitesse et, dès que la zone est terminée, ils réappuient sur le champignon », jugeait Dominique Bussereau en 2007, lorsqu’il venait d’être nommé secrétaire d’État aux transports.

Tolérer un excès

On peut relire dans ce contexte un chapitre éclairant que le philosophe Thomas Hobbes consacre aux « crimes, excuses et circonstances atténuantes » (Léviathan, chap. 27). Après avoir rappelé que le projet d’enfreindre la loi constitue déjà une faute, il écrit : « Ce qui excuse complètement un acte, en lui levant sa nature de crime, ne peut être ce qui, du même coup, annule l’obligation de la loi. » En clair, aucun droit à l’illégalité ne peut exister du point de vue de Hobbes. Un gouvernement peut tolérer un excès circonstancié — en cas de danger de mort par exemple —, non l’excès comme règle générale.

Néanmoins, le philosophe remarque que les cartes sont brouillées quand l’État dit une chose et son contraire : « Ces actes que la loi condamne expressément, mais pas celui qui la fait quand, par d’autres signes manifestes de sa volonté, il les approuve tacitement, sont des moindres crimes […] En effet, vu que la volonté de celui qui fait la loi est la loi, il apparaît dans ce cas que les deux lois se contredisent. » De ce point de vue, les panneaux mis en place par le gouvernement s’apparentent à une autorisation tacite de transgresser la loi, voire une circonstance atténuante en cas d’excès de vitesse dans les zones hors de contrôle.

Hasard de la philosophie, un dernier paragraphe résonne singulièrement aujourd’hui, comme une réponse séculaire aux automobilistes qui prétendent savoir quand ils peuvent conduire, à quelle vitesse et selon quelles règles : « Quant aux passions qui causent le plus fréquemment le crime, l’une est la vanité, c’est-à-dire une stupide surestimation de leur propre valeur, comme si la différence de valeur était un effet de leur intelligence, ou de leur richesse, ou du sang, ou d’une quelconque autre qualité naturelle, indépendamment de la volonté de ceux qui ont l’autorité souveraine. De cela provient la présomption selon laquelle les châtiments ordonnés par les lois et généralement étendus à tous les sujets ne sauraient leur être infligés avec la même rigueur ».

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