Cette chronique est parue dans Sciences Humaines

Des milliardaires de la Silicon Valley auraient engagé une équipe de scientifiques pour prouver que nous vivons dans un monde virtuel. La rumeur circule depuis une dizaine d’années et a inspiré une enquête du journaliste Loïc Hecht. Dans La simulation (Les Arènes, à paraître le 16 avril 2026), il raconte ses interviews avec des intellectuels, ingénieurs, et parfois des illuminés californiens, plus ou moins persuadés que nous habitons un univers factice. Notre monde serait une illusion générée par une sorte de super ordinateur, situé dans un autre plan d’existence. Nous-mêmes serions peut-être des intelligences artificielles qui s’ignorent.
L’idée a été popularisée par des œuvres de science-fiction comme Matrix (1999 pour le premier volet). Mais « l’hypothèse de la simulation » est aussi une thèse défendue par le philosophe suédois Nick Bostrom. Dans un article de 2003, ce chercheur exubérant propose plus précisément un « trilemme ».
Par définition, établit-il, au moins l’une de ces trois propositions est nécessairement vraie :
• Aucune civilisation n’atteint un niveau technologique permettant de simuler des esprits conscients.
• Certaines y parviennent, mais elles ne lancent pas ce type de simulations.
• Des civilisations avancées peuvent créer ce genre de simulations et le font.
Dans le dernier cas, poursuit-il, il existerait un grand nombre d’univers virtuels, peuplés d’esprits conscients, pour un nombre plus réduit d’individus réels. De quel côté de la matrice serions-nous ? Vous pouvez faire une analogie avec les jeux vidéo : un individu réel peut incarner un grand nombre de protagonistes ; il devient tour à tour Mario, Pac-Man ou Lara Croft… Si vous ajoutez tous les personnages non joueurs – les figurants, alliés et ennemis de ces environnements virtuels –, il y a toujours plus de consciences simulées que de joueurs ou de joueuses. Si nous ne savons pas de quel côté de l’écran nous sommes, il y a mathématiquement plus de chances que nous soyons l’un de ces personnages virtuels.

Cet argument vous convainc ? Moi pas du tout ! Le raisonnement de Nick Bostrom est certes rigoureux, la logique implacable, et il a été abondamment débattu depuis une vingtaine d’années. D’un point de vue académique, il coche toutes les cases d’une contribution philosophique solide. Pourtant je n’arrive pas à le prendre au sérieux. J’y vois une spéculation rappelant les meilleures querelles théologiques sur le sexe des anges.
En philosophie des sciences, il existe une règle classique pour élaborer et évaluer de nouvelles théories : « le principe d’économie des hypothèses », aussi appelé « le rasoir d’Ockham ». Entre deux explications d’un même phénomène, on doit privilégier la plus simple, celle qui mobilise le moins d’hypothèses, les plus vraisemblables et les mieux établies. À l’inverse, on évite d’introduire des mécanismes inutilement complexes ou des changements radicaux.
Face à l’hypothèse de la simulation, l’une des premières questions à se poser serait : qu’est-ce que ce raisonnement nous apporte, par rapport à l’intuition de vivre dans le monde réel ? Nick Bostrom ne prétend pas mieux rendre compte de la réalité. Il présente son raisonnement comme une spéculation métaphysique, une expérience de pensée pour nous faire voir le monde sous un autre jour, ou encore nous habituer à l’idée que notre conscience ne soit pas différente d’un programme informatique.

Autrement dit cette théorie n’a pas ou peu de pouvoir explicatif, mais nous oblige à imaginer un univers plus complexe. Elle suppose l’existence de multiples niveaux de réalité, dont on ne pourra jamais vérifier l’existence ni les effets sur notre vie quotidienne. Pourquoi s’embarrasser d’une vision aussi alambiquée et stérile ? Chez les fans californiens de cette théorie, rapporte le journaliste Loïc Hecht, l’enjeu est par exemple d’expliquer des sensations comme le « déjà-vu » (lorsque vous avez l’impression de revivre un petit évènement, ce serait une réinitialisation de la matrice) ou des observations contre-intuitives de la mécanique quantique. Mais les neurosciences ou la physique proposent déjà des cadres explicatifs.
Bref, l’hypothèse de la simulation me rappelle une anecdote classique en histoire des sciences – probablement apocryphe malheureusement. Au tournant des 18e et 19e siècles, le mathématicien et astronome Pierre-Simon de Laplace publie un ambitieux Traité de Mécanique céleste. L’empereur Napoléon l’aurait convoqué pour l’apostropher : « vous donnez les lois de toute la création et, dans tout votre livre, vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de Dieu ! » Laplace aurait répondu : « Sire, je n’avais pas besoin de cette hypothèse. »
L’épisode est rapporté par le biographe de Laplace, François Arago, mais aucune autre source ne permet de le confirmer. Il illustre toutefois à merveille le principe d’économie des hypothèses : nous n’avons pas besoin de nous prendre pour les héros de Matrix pour explorer le monde avec une curiosité proprement scientifique et imaginer des théories révolutionnaires. C’est même tout l’inverse.
