L’homme révolté, de Camus à « One Piece »

One Piece est un des mangas les plus populaires au monde (publié au Japon depuis 1997 et 2000 en France) avec plus de 500 millions d’exemplaires vendus. Dans cet univers fantasmagorique, des pirates hauts en couleur affrontent régulièrement des forces de l’ordre au service d’un gouvernement aristocratique et oppressif.

Dans l’épisode 465, alors qu’une bataille dantesque les oppose de nouveau, un corsaire au service du pouvoir souligne l’ambiguïté morale de la situation : il n’y a pas les méchants pirates d’un côté, les gentils représentants de l’ordre de l’autre. « Les valeurs, ça va ça vient (…). Ce sont ceux qui se tiennent au sommet qui définissent ce que sont le bien et le mal (…). La justice vaincra-t-elle ? Bien sûr que oui ! Parce que la justice n’appartient qu’aux vainqueurs ! »

Digne du sophiste Thrasymaque dans La République de Platon, cette réplique reprend une ancienne critique du concept de « justice ». Loin d’être universelle et désintéressée, cette valeur comme ses institutions ne seraient, au fond, que des instruments opportunistes au service du pouvoir et des dominants. Selon le professeur de philosophie Gatsu Sensei, auteur de Manga Philo (2024), les nantis, les aristocrates ou encore le gouvernement de l’univers de One Piece incarnent cette vision relativiste de la justice.

Les pirates représentent à l’inverse une conception universaliste, poursuit-il, fondée en premier lieu sur la résistance à toute forme d’oppression. Luffy, héros de One Piece et capitaine d’un équipage, évoque plus précisément L’Homme révolté (1951) d’Albert Camus. « Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas, détaille Camus : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » Autrement dit, c’est non seulement un rebelle qui défie une autorité jugée illégitime, mais surtout quelqu’un qui se bat pour un monde meilleur.

Selon Albert Camus, il s’agit bien d’une lutte pour une justice universelle lorsque ses partisans peuvent aller jusqu’à mettre leur vie en jeu. « Si l’individu, en effet, accepte de mourir, et meurt à l’occasion, dans le mouvement de sa révolte, il montre par là qu’il se sacrifie au bénéfice d’un bien dont il estime qu’il déborde sa propre destinée. » Ses aspirations ne peuvent plus être réduites à des intérêts personnels. Dans One Piece, Luffy et ses compagnons combattent ainsi au péril de leur vie pour une nouvelle ère de liberté et d’émancipation, même s’ils ne doivent jamais en profiter eux-mêmes. Les méchants et les gentils existent, mais ne sont pas toujours ceux qu’on croit.  


À LIRE
Manga Philo. Toute la philosophie révélée par le manga, Gatsu Sensei, L’Étudiant éd., 2024.

Cette chronique est paru dans Sciences Humaines (n° 371 – Septembre 2024)