
Ses yeux bleus émergent au-dessus de ses lunettes rouges en forme de cœur, tandis qu’une sucette glisse entre ses lèvres. Elle n’a que 14 ans, mais son maquillage entretient la confusion entre innocence enfantine et séduction précoce. L’affiche du film Lolita (1962), de Stanley Kubrick, adaptation du roman éponyme de Vladimir Nabokov de 1955, est devenue une allégorie de « l’allumeuse » : femme manipulatrice et ambiguë, séduisant des hommes vulnérables pour en tirer profit ou les corrompre. Cet archétype hante nos imaginaires. Pourtant, dans le livre de Nabokov comme dans les nombreux récits qui mettent en scène de soi-disant allumeuses, ces personnages sont en fait des adolescentes abusées par les prédateurs sexuels, souligne la philosophe Christine Van Geen dans un ouvrage récent.

Le terme « allumeuse » apparaît vers 1850 dans l’argot policier, pour désigner les prostituées installées à la lumière des réverbères. Mais l’idée est présente dès l’Antiquité. Dans la Bible, Ève est dépeinte comme une tentatrice, poussant Adam à croquer le fruit défendu et à trahir Dieu.Dans la mythologie gréco-romaine, Apollon est séduit par Cassandre et lui donne le pouvoir de connaître l’avenir. Alors qu’elle se refuse à lui, il la condamne à ce que ses prophéties ne soient jamais crues. Des poètes comme Eschyle estiment qu’elle a dupé Apollon et mérité son sort. Pourtant « Cassandre n’a rien promis au dieu. C’est une enfant qui joue encore, et qu’un dieu veut violer », souligne Christine Van Geen. La même injustice est présente dans les mythes de Galatée, de Salomé ou encore de Lorelei.
À chaque fois, l’idée d’allumeuse induit une « vision “magique” de la séduction féminine », utilisée pour justifier un droit des hommes à disposer du corps des femmes, relève la philosophe. Au point d’ériger les hommes au rang de victimes, à l’image d’Ulysse ensorcelé par le chant des sirènes dans l’Odyssée d’Homère. Largement porté au 20e siècle, par le cinéma hollywoodien notamment, ce stéréotype a accompagné des violences sexuelles désormais bien connues – de l’affaire Polanski au procès du producteur Harvey Weinstein en passant par le photographe David Hamilton.
Des hommes mobilisent encore aujourd’hui l’archétype de la « lolita » pour se justifier, occultant opportunément ce qu’en disait un Nabokov, révolté par ces interprétations de son œuvre, dans une émission d’Apostrophes en 1975. « Lolita n’est pas une jeune fille perverse ; c’est une pauvre enfant qu’on a pervertie ! (…) Sans le regard malade de M. Humbert, il n’y a pas de nymphette. C’est l’imagination d’un triste satyre qui fait une créature magique de cette petite écolière américaine. » Il n’y a pas d’allumeuse, résume Christine Van Geen, seulement le regard allumé d’un homme.
À LIRE
• Allumeuse. Genèse d’un mythe, Christine Van Geen, Seuil, 2024.
Cette chronique est paru dans Sciences Humaines (n°370 – juillet – août 2024). Rendez-vous sur le site pour d’autres articles sur l’actualité de la recherche, des livres et des idées.
