Le monde est en crise, la fécondité s’est effondrée. Aux États-Unis, une secte politico-religieuse prend d’assaut les institutions – Maison-Blanche, Congrès… – pour renverser le gouvernement et instaurer un régime totalitaire. C’est le point de départ de La Servante écarlate, roman dystopique de Margaret Atwood (1985) adapté en série (5 saisons depuis 2017).
Une des grandes qualités de cette œuvre est de mettre en scène « la nature profonde d’un régime totalitaire, écrit l’historien Michaël Pardon. À ce titre, il est extrêmement intéressant d’opérer un jeu de va-et-vient entre la série et les analyses percutantes de Hannah Arendt ».
Dans Les Origines du totalitarisme (1951), cette philosophe montre qu’un tel régime s’impose en profitant de « sociétés déstructurées et amorphes », où « l’individu isolé peut avoir le sentiment de posséder une place dans le monde uniquement par son appartenance à un mouvement ».
Dans la série, de nombreux cadres de la république fictive de Gilead, le régime au pouvoir, s’avèrent d’anciens marginaux ayant nourri du ressentiment pour le monde moderne. Ils ont trouvé du sens à leur vie en rejoignant un groupe extrémiste qui leur offrait des repères, de la considération et une place de choix dans leur projet de société.

À l’inverse, poursuit Hannah Arendt, un régime totalitaire empêche les opprimés de former eux-mêmes un groupe autonome. Dans La Servante écarlate, les femmes réduites en esclavage ont interdiction de se parler, de se déplacer librement ou de s’informer. « Le pouvoir réel commence là où le secret commence », souligne la philosophe. « La série réussit parfaitement à retranscrire ce brouillard chargé d’occulter le pouvoir réel », renchérit Michaël Pardon.
Elle met également en scène le cocktail d’idéologie et de terreur mobilisé par le pouvoir pour décourager toute résistance : les dissidentes sont assimilées à un « ennemi intérieur », vouées à être tuées ou enfermées dans un camp dédié. « Au sein de la République de Gilead, précise l’historien, l’exposition quasi permanente de nombreux pendus dans les rues, les séances de lapidation, les mutilations ou la menace oppressante des camps visent un seul objectif : “la désolation”. »

Des aspects plus spécifiques du totalitarisme se retrouvent dans la République de Gilead – comme la mise sous tutelle du corps féminin, la diabolisation des États libres dans le reste du monde… Mais ces trois facettes – atomisation des sociétés, secret et terreur – en sont peut-être les caractéristiques les plus fondamentales.
À LIRE – Le Pouvoir dans les séries, Michaël Pardon, L’Étudiant éd., 2023.
Cette chronique « culture pop » est parue dans Sciences Humaines (n° 367 – Avril 2024). À retrouver en kiosque ou en ligne !
