Avant de créer Wonder Woman dans les années 1940, Charles Moulton était docteur en psychologie, et ses travaux sont à l’origine d’un des premiers détecteurs de mensonges. « Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il équipe son héroïne d’un lasso magique, capable de contraindre quiconque à dire la vérité ! » relèvent les essayistes Élodie Denis et Jonas Mary. Dans les comics, ce « lasso de la vérité » permet à Wonder Woman d’arracher des aveux à n’importe qui.

Mais que se passe-t-il si la superhéroïne pose à sa victime des questions dont cette dernière ignore tout – comment l’univers est-il apparu, par exemple ? Celle-ci serait bien en peine de répondre ! Et même si elle disait ce qu’elle croit être vrai, elle pourrait se tromper. Dans l’Éthique à Nicomaque (4e siècle av. J.C.), Aristote montre qu’il y a une différence entre « parler avec sincérité », ou dire ce que l’on pense, et « énoncer une vérité », c’est-à-dire décrire les choses telles qu’elles sont.
Comme le confirme Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique (13e siècle), la vérité peut être définie comme « l’adéquation de la chose et de l’intellect », autrement dit l’adéquation de ce qu’on perçoit, pense et dit avec la réalité empirique. C’est reconnaître qu’une pomme verte, par exemple, est bien un fruit, de couleur verte, etc. C’est ce que les philosophes appellent la « théorie de la vérité-correspondance ».
Cette conception pose néanmoins problème, comme l’illustre un épisode de la série Wonder Woman, The Ares Onslaught (1987). Le dieu de la guerre Arès veut déclencher une guerre mondiale. L’héroïne l’attrape avec son lasso, le questionne et lui fait prendre conscience d’une incohérence. Il souhaite à la fois que les humains le vénèrent et qu’ils s’entretuent, ce qui signifie qu’il n’y aurait plus personne pour lui vouer un culte. Les deux affirmations ne peuvent pas être vraies en même temps, non pas parce qu’elles ne correspondraient pas à la réalité, mais parce qu’elles ne respectent pas les règles de la logique, comme le principe de non-contradiction.

Dans Essays on Truth and Reality (1914), le philosophe Francis Bradley défend dans cet esprit une théorie de la « vérité-cohérence » qui s’applique notamment à des affirmations logiques et mathématiques. Exemple : « Si l’existence de “x” implique nécessairement celle de “y”, et si “x” existe, alors “y” existe nécessairement. » Cette phrase est vraie d’un point de vue logique, bien qu’elle ne corresponde à aucune réalité tangible.
Élodie Denis et Jonas Mary proposent donc de rebaptiser l’arme de Wonder Woman « lasso de la sincérité et de la validité logique » – une appellation « moins sexy » mais plus philosophique.
Cette chronique est parue dans Sciences Humaines (n° 366 – Mars 2024) À lire également : Révise ta philo avec les super-héros !, Élodie Denis et Jonas Mary, L’Étudiant éd., 2023.
