Max est une adolescente assaillie par une créature démoniaque, qui parvient à emprisonner son esprit dans une dimension parallèle. Dans le monde réel, son corps tombe inerte ; ses amis lui crient de « revenir », tout en mettant un walkman sur ses oreilles. Max entend au loin les premières notes de Running Up That Hill (1985), de Kate Bush. La mélodie ravive le souvenir des plus beaux jours de sa vie, et lui donne la force de s’arracher à l’emprise du monstre, de courir à travers un déluge d’éclairs et de météores, pour se jeter dans la brèche d’où provient la musique et ainsi sauver sa vie.
En filigrane, cette scène culte de la série américaine Stranger Things (4 saisons depuis 2016) a de forts échos psychologiques. Tout au long de la quatrième saison, le monstre symbolise la dépression et les pensées suicidaires qui rongent certains adolescents. La course effrénée de Max – la « montagne qu’elle gravira », pour reprendre les mots de Kate Bush – représente à l’inverse le fait de s’arracher à ces pulsions et de reprendre goût à la vie. La musique souligne parfaitement cette délivrance, comme souvent dans Stranger Things.
Dans son nouveau livre, Stranger Philo, le philosophe Gilles Vervisch s’efforce de comprendre le succès de cette série et ses implications philosophiques. « La musique sauve les âmes et la vie à quatre reprises, au moins, dans la série », insiste-t-il. De Should I Stay or Should I Go (1982), des Clash, à Master of Puppets (1986), de Metallica, elle exerce ce qu’Aristote appelait déjà, dans la Poétique (4e s. av. J.C.), une fonction « cathartique ». Elle permet aux personnages de vivre les émotions exprimées dans les mélodies, tout en ayant la possibilité de les mettre à distance. Elle les aide ainsi à s’affranchir de leurs affects négatifs – angoisse, mélancolie… – et à mieux embrasser des sentiments positifs comme la joie ou l’amour.
Tous les arts ont cette fonction, estime Aristote. Mais pour G. Vervisch, « le meilleur moyen de mettre n’importe qui dans n’importe quel état d’âme, c’est la musique. Parce que la musique n’exprime pas les sentiments, elle les inspire ! » Plus exactement, elle ne représente pas des évènements susceptibles de produire des émotions – comme les arts picturaux, littéraires… Elle « est » ces émotions mêmes, « comme le miroir sonore de notre vie intérieure » – une idée également défendue par Henri Bergson ou Arthur Schopenhauer. Cette dimension immédiate et intime explique qu’un bon morceau puisse traverser les époques, et qu’une symphonie du 17e siècle comme un tube des années 1980 nous touchent encore aujourd’hui.
Cette chronique « Culture Pop » est parue dans Sciences Humaines (n° 365, février 2024). À lire pour aller plus loin : Stranger Philo. Comprendre la philo avec Stranger Things, Gilles Vervisch, Flammarion, 2023.
