Archives de Catégorie: Loisirs

Qu’est-ce que la pop’philosophie ?

Dans les années 1970, Gilles Deleuze rêvait d’inventer une pop’philosophie, encore nommée pop’analyse, mystérieusement décrite comme une sorte de « lecture en intensité », de « branchement électrique » sur les livres et les idées. Cette idée semblait lui tenir à cœur. Il y revient à quatre ans d’intervalle, fait éditer les rares textes évoquant ce projet sans le mener à bien. Aujourd’hui la pop’philo est partout : sur les étals des libraires, dans les médias et les festivals culturels. L’idée est de passer un objet populaire – films, séries télé, romans d’aventures, hits de musique… – au crible de la philosophie académique. Sans condamner cette mode, Laurent de Sutter entend néanmoins revenir à l’intention première de Deleuze pour en tirer un autre programme. La pop’philosophie ne naît pas seulement de la rencontre d’un produit léger avec un outil savant, relève-t-il, elle consiste à s’immerger au cœur de n’importe quel objet de recherche – populaire comme rébarbatif – pour en faire quelque chose de plus excitant et en multiplier les significations. C’est un peu comme aller dans une boîte, imagine L. de Sutter, en faire déborder le contenu et l’ouvrir ainsi sur l’extérieur : « Pop est le bruit que fait la boîte lorsque le couvercle saute », quand de nouveaux liens peuvent s’établir avec le dehors et ainsi transformer l’objet ou l’idée de départ. L. de Sutter montre en quoi cette conception s’inscrit plus fidèlement dans le combat de Deleuze contre la « rationalité froide » et universitaire, pour une appréhension dynamique et non statique des objets de pensée, et est conforme à son projet de transformer la pratique philosophique de l’intérieur. Cet essai dense, à l’argumentation serrée, déploie une pensée originale et libre, parfois même critique de son principal inspirateur.

Cet article est paru dans Sciences Humaines ( n°313 – avril 2019), à retrouver en ligne !

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Dialectique de la pop

Ce livre n’est pas un nouvel opus de « pop philosophie » débusquant les idées d’un Nietzsche ou d’un Platon dans le dernier tube de l’été. Il propose une analyse esthétique de cette musique légère et « mauvaise sans exception », telle que la dénigrait Theodor Adorno. Face à ce rejet élitiste des hits d’Abba ou de Claude François, la philosophe et musicienne Agnès Gayraud commence par constater que la pop a désormais gagné : elle est partout et sa légitimité culturelle est rarement contestée.

Prenant acte, l’auteure considère l’histoire et la spécificité de cet art musical aux multiples facettes, son analyse valant autant pour la « pop », au sens restreint, que pour les musiques populaires en général, folkloriques ou alternatives. Contrairement aux formes jugées plus savantes, reposant sur l’écrit et la partition, la pop naît à l’origine de l’enregistrement de performances quasi sauvages, comme les premières ballades et morceaux de blues-rock radiodiffusés aux États-Unis, au début du 20e siècle. C’est cet enregistrement qui fait l’œuvre pop, non seulement en tant qu’il la colore d’un grain particulier – le crissement du vinyle, la qualité de son d’une époque –, mais surtout parce qu’il démocratise son écoute : pour la première fois dans l’histoire, tout le monde peut écouter le hit du moment.

La pop vise dès lors un engouement universel, qui ne sacrifie cependant rien à ses qualités esthétiques. À l’instar de la « juste mesure » théorisée par Mozart, elle entend emballer les experts comme les béotiens. Mais comment plaire à tous quand, en tant qu’artiste, on souhaite exprimer sa différence et son originalité ? La « dialectique de la pop » désigne cette « lutte intestine » entre un élan presque enfantin, au cœur des grands succès, et les mécanismes de standardisation de l’industrie musicale. À l’avenir, remarque A. Gayraud, d’autres formes musicales émergeront de nouvelles conditions de production, la diffusion numérique et le streaming se substituant à l’édition discographique.

Dialectique de la pop, Agnès Gayraud, La Découverte/La Rue musicale, 2018, 522 p., 26,50 €. Cet article est paru dans Sciences Humaines (n° 309 – décembre 2018)

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Vive les cafés différents !

Ici, ils ne sont pas « autistes », « trisomiques » ni « sourds », mais serveurs, barmen, cuisiniers… et ils veulent transformer notre vision du handicap.

Cet article est paru dans Version Femina (n° 867, semaine du 12 au 18 novembre 2018). Un grand merci aux équipes du Café Joyeux, du Café Signes et de Katimavik pour leur accueil et leurs explications.

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Spirou et Fantasio, c’est toute une philosophie !

Un couple nietzschéen, un écureuil socratique, une journaliste disciple de Simone de Beauvoir… Ces petits personnages donnent de grandes leçons de vie. Contrairement à la plupart des héros de BD, Les aventures de Spirou et Fantasio n’appartiennent pas à un auteur en particulier mais à une maison d’édition. Résultat, pas moins d’une trentaine de bédéastes ont dû réinventer cet univers tout en respectant ses codes, son ADN, sa philosophie.

Les fans attendaient au tournant ! Pas question de bouleverser du jour au lendemain le couple si singulier que forment les deux héros, la conception du bien et du mal défendue face à leurs antagonistes, ou la présence surréaliste d’un écureuil pétri de sagesse à leurs côtés. De fait, il y a une vraie continuité d’un auteur à l’autre, même chez les plus innovants, laissant présager que ces aventures pourraient avoir une portée plus universelle qu’il n’y paraît. Focus sur six grandes idées qu’incarnent le célèbre groom et ses compagnons.

Cet article est paru dans le Hors-série de Ça M’intéresse consacré aux aventures de Spirou (n° 13,  24 octobre 2018). Cliquez ici pour le commander en ligne !

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Internet : cliquer, c’est polluer ?

Écrire un mail, regarder une vidéo, publier des photos sur les réseaux sociaux : autant de gestes anodins mais loin d’être aussi écologiques qu’on ne pourrait le croire. État de lieux et astuces pour lever le pied !

Mon article est paru dans Version Femina (n° 865, semaine du 29 octobre au 4 novembre 2018). Merci pour leurs analyses et témoignages à :

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Les métamorphoses du football

Sport le plus populaire au monde, le football n’intéresse pas que les supporters : il est aussi étudié par les chercheurs en sciences sociales. Parmi eux, l’ethnologue Christian Bromberger, qui revient, à quelques semaines de la Coupe du monde, sur les transformations de ce sport au cours des dernières décennies. Cette interview est parue dans CNRS le Journal.

Coupe du monde 2014 au stade Maracanã, à Rio (Brésil). En quelques décennies, le football s’est profondément transformé dans ses pratiques et son audience. © Ian Trower/GETTY IMAGES

 

Vous interveniez la semaine dernière à Paris dans une conférence sur le football et les sciences sociales. En quoi ce sport a-t-il changé depuis les années 1980 ?
Christian Bromberger : L’issue des matchs est moins incertaine. Une équipe dotée de millions d’euros de budget l’emporte contre les moins bien loties dans l’écrasante majorité des cas. Les dirigeants de petits clubs peuvent bien déborder d’intelligence tactique ou d’imagination, ça n’a que peu de poids face au pouvoir de l’argent. L’incertitude ne demeure que pour des affrontements entre équipes de même niveau, des clubs de taille intermédiaires ou lors des phases finales de grands tournois par exemple. Dans les coupes nationales, les matchs à élimination directe créent parfois de petits miracles, « David » l’emportant contre « Goliath ». Mais ces compétitions sont boudées par les grands clubs et les organismes européens, précisément parce que l’incertitude y est trop importante et qu’ils y ont beaucoup à perdre. C’est d’ailleurs pour cette raison que des systèmes de poule de qualification ont été introduits dans la Coupe des champions – qui deviendra la Ligue – au début des années 1990. Faute d’élimination directe, les chances qu’une petite équipe crée la surprise s’amoindrissent. C’est une évolution regrettable, car l’un des ressorts dramatiques du spectacle sportif, son piment émotionnel, est lié à l’incertitude du résultat. Contrairement aux films ou pièces de théâtre, l’histoire n’est pas construite avant la représentation mais s’élabore sous les yeux des spectateurs.

Comment est-il devenu un « sport business », selon l’expression consacrée ?
C. B. : Jusqu’aux années 1980, les clubs étaient gérés par des associations à but non lucratif. Une série de lois a permis d’en faire des sociétés anonymes sportives professionnelles, dotées des mêmes prérogatives que d’autres structures commerciales. Des investisseurs se sont engouffrés dans la brèche et les budgets ont explosé : un million d’euros de recettes pour la première division française en 1970, un milliard en 2011 ! Lire la suite

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Onomastique des Pokémon

Ils s’appellent Pikachu, Braségali ou encore Lugia. Et même si vous ignorez à quoi ressemblent ces créatures fantasmagoriques, héros de manga et de jeux vidéo, vous pourriez déjà vous être fait une vague idée – en associant spontanément leurs noms à des formes plutôt rondes ou pointues, de grande ou de petite taille, etc. « De récentes études (la pokemonastique) ont montré que les sons utilisés dans les noms des Pokémon japonais avaient une valeur symbolique », assure l’appel à contribution de la première conférence scientifique dédiée, organisée à l’université de Keiō (Japon) les 26 et 27 mai prochains.

Cette approche s’inscrit dans les recherches en onomastique, consacrées à l’analyse des noms, une branche marginale mais bien vivante de la linguistique. Des études japonaises sur la symbolique des sons indiquent par exemple que les mots « malouma » et « bouba » évoquent des formes rondes et généreuses, tandis que « takété » et « kiki » font écho à des silhouettes angulaires et pointues. Le même constat pourrait valoir en français pour les prénoms « Maude » et « Thierry » par exemple. Et pour les Pokémon bien sûr. Les quelque 800 spécimens répertoriés présentent une vaste variété de formes, de tailles, et possèdent chacun leur nom propre – un terrain de choix pour l’onomastique.

Des Pokémon “non officiels” ont été dessinés pour la conférence, afin des tester des hypothèses onomastiques.

De fait, constate le linguiste Shigeto Kawahara, principal organisateur de la conférence, on devine le plus souvent la taille et le poids approximatifs d’un Pokémon en entendant son nom, mais aussi son « stade d’évolution » – ces créatures pouvant se transformer pour acquérir plus de pouvoir – ou encore sa force au combat. Lorsque le nom commence par une voyelle haute comme « i » par exemple, le Pokémon est généralement petit et léger. La conférence aura notamment pour objet de déterminer si ces résultats se retrouvent dans d’autres langues – huit noms de Pokémon sur dix étant traduits à l’étranger – et plus généralement si la symbolique des sons peut être universelle.

Cet article est paru dans Sciences Humaines (n° 302, avril 2018)

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